§24. Je n’avais pas beaucoup essayé les femmes mariées, et les dernières fois que j’ai touché à ces fruits-là je me suis attrapé des ennuis. On se figure toujours que les femmes bourgeoises qui se prêtent au petit jeu de la double vie sont soit des vieilles aigries libidineuses que vous-mêmes, pas plus que leur légitime, n’avez envie de toucher, soit des riches moches qu’on a réussi à caser au prix d’une belle dote et auxquelles il n’y a pas, ou plus, une fois l’argent caressé, de raison de s’intéresser. Je parle ici évidemment des femmes de droite, les bonnes républicaines, les gaullistes, les pompidoliennes ferventes, car les filles de gauche c’est encore une autre espèce, mais je ne les fréquente pas vraiment, surtout pas en France pour des raisons de temps, ce qui est un tort puisqu’elles ont aussi leurs charmes et leurs ridicules, avec l’avantage d’être souvent plus jeunes, plus ouvertes et plus passionnées.

Toujours est-il qu’il en existe qui sortent de ce bestiaire repoussant, des femmes au mari absent mais assez puissant, intelligent ou lâche pour ne pas s’amuser à vous faire la peau au risque d’y laisser la sienne ou de nuire à sa carrière, et une fois découvert les talents de Brigitte, il est devenu assez plaisant de jouer avec elle aux mensonges du dimanche ou de l’après-midi, en cachette, m’offrant ce petit soupçon d’aventure romanesque enrobé de transgression, tout en faisant cocu un imbécile gras qui étale ses opérations financières avec le même empressement que ses bourrelets veulent s’échapper de la gaine trop étroite formée par ses chemises Vichy du style vieille France le plus ringard. Et puis elle est critique, Brigitte, c’est peut-être une de ses résolutions de 1973 mais, elle à qui on ne connaissait pas vraiment d’avis, se sent l’envie d’en avoir et ça me plait beaucoup ; parfois, elle prend peur de ses audaces et vient presque à s’excuser de ce qu’elle pense. Mais non, râle, ma belle !1, dans ce monde qui suppure parfois du consensuel jusqu’à satiété, il faut savoir détester profondément pour être crédible lorsqu’on aime avec passion et emportement !

Je me suis donc pris à apprécier de plus en plus Brigitte. Jusqu’à ce qu’en évoquant le docteur Carpentier et le petit livre (ou un long tract de 53 pages à 4 francs : Apprenons à faire l’amour. Pour un sexe sans larmes, heureux, sans norme, « à lire en groupe » selon Le Monde de jeudi dernier), qu’il a sorti suite à l’affaire de cette professeure de philosophie belfortaine2 qui avait lu devant sa classe un tract d’éducation sexuelle rédigé par lui-même, j’ai demandé à Brigitte si elle croyait que nous devrions l’acheter et le lire en compagnie de son mari… Cause à effet de cette blague douteuse ?, en tout cas elle ne m’a jamais recontacté… et moi doublement imbécile, plutôt que de me préoccuper de cette affaire et de ma petite vie, comme il se doit, je me passionne dans les journaux pour la polémique de la venue prochaine de Golda Meir, vice-présidente de l’Internationale Socialiste et première ministre d’Israël, à la réunion de son organisation, à La Mutualité encore, où les Chiliens n’ont envoyé que l’aujourd’hui marginal Parti Radical. Et pourquoi je m’intéresse à ça ?, moi qui ne pense rien sur le conflit israélo-palestinien, sinon qu’à chaque fois qu’un des camps nous montre la cruauté de l’autre, il faut toujours chercher le nœud de complexité qui se cache sous le caillou de l’évidence à visée sentimentaliste… Paris, l’hiver, les parents, la grisaille, l’alcool, le désœuvrement, le froid, … je me fais du mal.

Aussi ai-je décidé d’aller voir Boeing-Boeing dans un cinéma du 10ème arrondissement, avec une connaissance, le genre de personne avec qui il vaut mieux aller au cinéma pour avoir tout d’abord une chance de ne pas perdre totalement sa soirée et ensuite un sujet de conversation en commun. Mais le genre de personnes qui, bien que sans grand intérêt, ne sont pas méchantes ni plombantes (tels ces boulets aux pieds que sont les parasites de toutes espèces qui tentent de vous garder à leur niveau médiocre, qui étalent sans cesse les entraves qui les bloquent dans le long marasme qu’est leur vie sans manifester jamais le début d’un geste qui leur permettrait de se libérer, et dont il faut savoir élaguer de sa vie régulièrement, comme on coupe la mauvaise herbe sociale qui reviendra toujours à chaque belle saison, sous peine de ne pas avancer soi-même), parfois même attachantes. De sorte qu’il faut se forcer un peu pour les voir, et leur offrir un peu de compagnie. J’assume ma part avec cette personne-là ; si chacun en faisait autant, tout le monde aurait un minimum de vie sociale. Cela dit, ce soir-là, nous eûmes un autre sujet de conversation, puisqu’elle a voulu entrer dans la Bourse du Travail où avait lieu un meeting de soutien à des paysans de l’Aveyron, qui refusaient de se laisser exproprier pour laisser un camp militaire s’agrandir. Si j’ai bien compris leur combat, il s’agissait de quelques passéistes folkloriques qui voulaient continuer à élever leurs chèvres dans un coin reculé, plutôt que de prendre de l’argent en se laissant exproprier et aller rebâtir des exploitations dans d’autres endroits, nous rejouant la mystique romantique barrésienne de l’homme qui ne veut pas se laisser déraciner, aidés, dans ces convergences fusionnelles étranges qui peuvent naître dans la menace d’un ennemi commun, par des antimilitaristes idéologiques qui imaginent qu’on sauvera le monde en plantant des choux et en montrant ses seins, et des militants de gauche qui font feu de tout bois pour enquiquiner la droite, comme c’est de bonne guerre dans ces querelles de crapules qu’est le jeu politique. J’espère pour ces pauvres paysans qu’ils ne se laisseront pas manipuler, et entrainés dans des querelles suridéologiques dont ils ne comprendraient pas les tenants et les aboutissants, pris en étaux dans les factions et les revirements politico-stratégiques de tel ou tel groupe qui prétendrait épouser leur lutte ou l’inscrire dans quelque chose de plus grand ! Ou plus fumeux. Ils comprendront peut-être leur erreur quand, ces pauvres damnés la terre, pour défendre cette dernière, en viendront à prendre position pour l’URSS ou la Chine, pour ou contre l’impérialisme sur la Lune, le droit à l’avortement ou à celui de se droguer…

Du coup, je l’ai laissée là, cette personne qui m’accompagnait, au milieu des slogans et des discours, et ai, en quelque sorte, passé le relai de sa socialisation à d’autres. Merci à eux. Et qu’elle s’amuse un peu, après tout ; ces gens-là sont si peu nombreux au fond, qu’ils acceptent facilement les paumés qui viennent se joindre à eux. Tout le monde y a donc trouvé son compte, ce soir où la vie paraît facile.

Notes

  1. Faisons un rapide point sur la ponctuation. Je ne reviens pas sur les points d’interrogation au sein de la phrase, à l’espagnol, dont on m’a accepté l’usage, même en français. Il n’y avait pas de raison que je ne reproduise pas le même procédé avec les points d’exclamation. Question de cohérence, c’est important la cohérence, c’est ce qui distingue les projets bien menés de ces expérimentations laborieuses telle que cette révolution dans laquelle je suis plongé en vivant dans le Chili du début des années 70.

    Dans sa phase de préparation (vous pouvez remercier les cobayes qui, avant vous, ont été embarqués dans ce texte, et lui ont permis, par leurs remarques parfois judicieuses, de lui donner cette forme parfaite dont vous pouvez désormais jouir), certains ont trouvé qu’il y avait une surabondance de points de suspension. Sans doute n’ont-ils pas compris la beauté de cette ponctuation ouverte qui vous laisse terminer vous-mêmes les demi-mots, en vous incluant un peu comme personnages à part entière de ce texte. Si, si, vous verrez, vous n’y échapperez pas, bande de lâches, on ne peut pas vouloir lire une fiction sur le réel et rester sur le rebord l’histoire sans y tremper un peu. Moi aussi j’essaye d’échapper au monde, aux gens, et pourtant. Vous finirez par me ressembler…

    Et, donc, l’aspect participatif des points de suspension, puisque voilà que je viens à nouveau d’en mettre. Prenons quelques exemples. Dans la phrase « je pense qu’il [Allende] muscle son discours pour donner quelques gages mais qu’au fond ce ne sont pas ses pensées… » [1. I §21]. Ce serait peut-être injuste de dire que je ne crois pas à cette assertion, puisque j’ai lu en 1971 qu’Allende répondait à Régis Debray que si « les réactionnaires sortent de la légalité », les marxistes « en donner[aient] cent [des coups] en toute tranquillité » [Debray 1971, 105]. Une belle régression au stade antérieure à celui du Talion pour l’humanité, non ? Et pourtant Allende, s’il joue le jeu politique et donne autant de coups bas que ses adversaires, s’il est parfois sur le fil du rasoir de la légalité, n’a pas franchi la ligne rouge. Ce serait grossier de l’accuser par avance de délits qu’il n’a pas commis même si on est intimement sûr qu’il y viendra. Alors, par trois petits points prétéritionneux (plus rapide à écrire que « de prétérition précautionneuse »), je vous laisse juger par vous-mêmes. J’ai dit sans dire et je me lave les mains du fait que vous franchissiez ou non le seuil de la porte que j’ai ouverte pour vous.

    Un exemple non-politique, maintenant, avec l’histoire “d’amour” entre Jean et Natalia, si du moins une fanatique comme cette femme conséquente peut éprouver quoi que ce soit pour le monde actuel : « Et si le gouvernement recule, lui, s’il tente de satisfaire la réaction, nous avancerons sans lui… » [1. II §10]. Bien sûr, puisque vous êtes intelligents, vous avez rempli le blanc bien noir des non-dits de Natalia, par « nous prendrons les armes, nous tuerons, nous ne ferons pas de pitié pour les ennemis du Peuple » (oui, Natalia met une majuscule à Peuple, hypostase hégélienne de la famille unie et fraternelle, et objet de ses fantasmes). Natalia a peut-être la pudeur (ou la duplicité) de ne pas révéler la violence de son fascisme rouge. Peut-être n’a-t-elle même pas conscience de la teneur des « ultimes conséquences » auxquelles mènerait l’engagement des siens, et aussi il serait injuste de lui faire dire explicitement ce qu’elle n’a sans doute pas le courage de se dire à elle-même. Mais vous, vous n’êtes pas dupes, et savez renifler l’odeur de sang même avant qu’il ne coule effectivement. (Je devais parler d’amour, c’est vrai, je n’ai pas réussi à trouver un exemple en relisant rapidement ce qui précède, cette femme n’aime pas… pourtant ça vous plairait une belle romance pour contrebalancer mon apparent cynisme, hein ?)

    Voilà toute cette dimension active que vous donne ces petits points …d’ancrage pour vous dans le texte. Vous avez même le droit d’intervenir dans le texte , si vous voulez ; nous autres des seventies sommes en train de tout désacraliser : pénétrez donc les mots, les phrases, les paragraphes, fragments et chapitres en commençant par terminer des suggestions ! Vous avez votre place à nos côtés. [Porte de labyrinthe ouverte par Juan]

  2. Soyez rassurés, Nicole Mercier bénéficia d’un non-lieu [Le Monde, 06/01/1973, 28]. « Belfortaine » qualifie la professeure et non pas la philosophie, le 90 n’ayant jamais été célèbre pour sa production philosophique. Notez que cette histoire fit du bruit jusqu’au Chili : Cf. “Profesora francesa no insultó la decencia”, La Prensa de Santiago, 04/01/1973, 10.

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