§32. Je me suis rendu en pays germanophone, loin à l’Est de l’Europe, du moins dans la partie qui reste encore libre et n’est pas écrasée par la botte de l’Union Soviétique. J’ai rendez-vous avec un de mes maitres à penser, ce professeur que j’avais connu en 1962 à Chicago : Friedrich Hayek. Alors que Milton Friedman publiait son Capitalisme et liberté, ardemment lu sur les bancs de la faculté d’économie, moi je m’enthousiasmais pour sa Constitution de la liberté, que je dévorais ainsi que ses livres plus anciens. Le Britannique, ex-Autrichien (ce que son fort accent germanophone trahissait immédiatement) enseignait, lui, en sciences humaines, comme une déchéance après avoir été le grand opposant à Keynes au sein de la prestigieuse London School of Economics, dans le débat économique des années 30-40 ; c’est pourtant lui qui m’a fait passer de l’économie à la philosophie, et décidé à passer l’agrégation, obtenue trois ans plus tard. Alors autant je peux être décontracté avec les femmes, autant je me sens un peu mal à l’aise et intimidé à l’idée de revoir cet homme que j’admire et respecte profondément.

Sa femme m’ouvre et me conduit poliment jusqu’à son mari, que je trouve très vieilli quelques dix ans après Chicago. Il me salue, m’invite à m’asseoir et me demande de mes nouvelles, il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas vus, je le soupçonne même de me demander tout ceci pour se rafraichir la mémoire sur mon identité. Après quelques minutes de discussion nous abordons le sujet qui m’inquiète et pour quoi, au fond, je suis venu le voir, si loin de Paris, et même si cela m’offrait un bon prétexte pour sortir de la geôle ouatée de Claudine :

— Et comment arrivera-t-on à donner aux gens la foi dans les marchés ? L’idée est totalement contre-intuitive ! D’un côté vous avez un politicien constructiviste qui promet, qui a des plans tout faits, aidé par des projections mathématiques qui, même fallacieuses, lui fournissent une caution scientifique et suffisent à impressionner les gens qui ne connaissent rien à l’économie, qui est enthousiaste et volontaire… De l’autre un vrai économiste qui sait que toute prédiction est impossible et que le génie humain est tel que, grâce aux marchés, par l’action individuelle décentralisée de tous les acteurs et quelques inventeurs, les solutions sont trouvées « collectivement », spontanément, de manière aussi diffuse que la main de Smith est invisible… Je ne sais pas si la concurrence est déloyale, bien que le fraudeur constructiviste soit un vendeur de vent, mais en tout cas la partie est presque perdue d’avance !

— C’est pour ça qu’il faut militer et tenter de montrer aux intellectuels, qui font l’opinion du grand public, les bienfaits de l’ordre spontané et les erreurs constructivistes passées. En voulant supprimer l’argent Lénine a plongé son pays dans le chaos, Fidel Castro est en train d’affamer son pays par le refus du calcul comptable dans les entreprises, l’Europe a été ensanglantée par le nationalisme et la croissance du collectivisme…

— Mais les marxistes ont leur lecture du monde… plein de complots, se servant des rancunes…

— L’école du Public Choice ne nous donne-t-elle pas quelques arguments supplémentaires pour montrer à ces intellectuels qu’il faut toucher, que l’Etat n’est pas au service du peuple mais de lui-même ?

— Certes. Pourquoi sommes-nous si peu, alors ? Sommes-nous condamnés à n’être qu’un groupuscule persuadé d’être le phare du monde mais sans aucune base dans la société, à l’image de certains micro-dissidents marxistes ? Ludwig von Mises a réfuté le socialisme en 1922 et vous-mêmes avez parfaitement expliqué les processus de dégénérescence de tout collectivisme en totalitarisme en 1944. L’Angleterre, ce pays que vous avez spécifiquement voulu mettre en garde à l’époque, est aujourd’hui encore un pays socialiste… Au Chili où je vis depuis trois ans maintenant, j’ai vu le processus d’amplification du socialisme à l’œuvre… L’URSS, pays immense, tient sous son joug toute l’Europe de l’Est… La Chine a elle aussi épousé le socialisme, comme d’autres pays d’Asie… … l’école autrichienne est marginalisée au sein de la profession…

— Il ne faut pas perdre l’espérance, Monsieur. Tout ça implosera. Ça ne peut pas fonctionner, les gens s’en rendront compte tôt ou tard. Et là nous serons prêts pour leur proposer un modèle de civilisation différent.

— Les gens écoutent toujours les plus menteurs… Je suis aussi critique avec Platon que vous, mais ce qu’il décrit dans le Gorgias, la concurrence entre le vendeur de bonbon et le médecin, le fait que les gens préféreront choisir le plaisir sucré à court terme plutôt que la médecine à long terme – « à long terme nous sommes tous morts », comme le disait votre ami Keynes – me parait toujours d’actualité. Au Chili, je ne vois pas comment le pays pourra faire marche arrière de manière démocratique dans la course au socialisme. Les « pires », le PS, l’extrême-gauche, rivalisent avec l’extrême-droite et les complotistes civils ou militaires : hormis une improbable victoire nette des uns ou des autres dans les urnes – et encore faut-il être sûr que le camp vaincu respecte le résultat –, je ne vois pas comment cela pourrait se terminer sans une violence encore plus grande que ce climat délétère qui est notre quotidien depuis trois ans…

— Je vais normalement publier cette année le premier tome de la synthèse de toute ma pensée, qui s’intitule Droit, législation, liberté. Nous ne pouvons rien faire d’autre qu’écrire, participer au débat, aller de l’avant, et défendre fièrement nos idées et nos valeurs.

Ça veut dire se mêler aux hommes, ça. Tenter de les persuader. Subir leurs moqueries, alors qu’au fond on se contrefiche qu’ils se trompent et finissent par mordre la poussière… Devenir aussi filous qu’eux pour ne pas se laisser écraser par eux lors des débats. Faire de la rhétorique, se mettre à leur niveau. Se battre sur leur terrain, où ils savent placer des pièges. Et tout ça parce que leur folie ne vous épargne pas, parce qu’ils vous embarquent de force dans leur galère. Ne peuvent-ils pas vous ficher la paix ? Non, toujours ils viendront tirer sur votre manche, pour quémander, vous forcer la main, vous arracher le bras en solidarité avec tous les manchots… Qu’attendais-je de bien grand de cet entretien ? Cette déception est de ma faute.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.