je me souviens d’une déception sinueuse tirant du passé une amère substance
voguant sans clarté je ne sais où […]
je me souviens aussi c’était une journée plus douce qu’une femme
je me souviens de toi image de péché
Tristan Tzara, L’Homme approximatif, VIII

§35. Je vois la porte s’ouvrir doucement, et avec la même douceur entrer Françoise. Elle m’aperçoit rapidement, et, tâchant sans doute de ne rien éprouver, ou du moins de ne rien en laisser paraître, elle se dirige vers la table où elle s’assoit presque sans un bruit. Nos regards se posent l’un sur l’autre. Cela aura valeur de salutations. Son visage est toujours aussi délicat, avec un léger sourire poli, mais la tendresse a laissé place à quelque chose de plus froid, de plus neutre, de moins affecté. Ses mains sont soigneusement posées sur la table, elle demeure raide sur sa chaise. Tout en elle est convenance. C’est sans doute ce qui m’a toujours le plus frappé chez elle ; sa plus grande qualité, son plus grand défaut, sa faiblesse. Elle ne semble pas avoir encore envie de prendre la parole, sans manifester pour autant aucun signe de gêne ou de crispation. Elle me regarde. Nous nous retrouvons en face l’un de l’autre, et sans doute ce simple fait suffit déjà pour qu’il faille attendre quelques secondes dans le silence que nous en prenions conscience, que nous nous habituions à l’idée, que la situation devienne normale. Le serveur vient prendre la commande ; ce sera un thé au jasmin lui répond-elle en ne le regardant qu’à peine, semblant ne pas vouloir me quitter des yeux. Il m’est impossible de sonder son visage, j’en ai perdu les clefs, peut-être a-t-elle appris à le verrouiller, les serrures sont-elles si élimées qu’au contraire il n’y ait aucune forme à reconnaître, aucun sentiment qui ne soit capable de s’extraire d’une morne résignation, mais à quoi ? C’est une petite énigme, moins frêle et moins timide qu’avant, qui est assise à ma table, mais qui semble avoir perdu ses craintes, comme consciente qu’elle n’a plus grand-chose d’important à perdre, et qu’on ne voudra rien lui prendre car elle n’aurait rien de bien intéressant à voler. J’ai presque envie de la persuader qu’elle se trompe, qu’elle se fait du mal inutilement, mais qui suis-je pour lui dire cela, et qu’en sais-je, au fond ?

C’est sans doute à moi de briser ce silence, je peux lui faciliter la tâche.

— De quoi voulais-tu qu’on parle ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.