§36. Assemblée générale du cordon Vicuña Mackenna dans les locaux d’Elecmetal, rue Santa Elena. Mécontentement. Colère même. Le plan Millas est refusé en bloc. Carmen Silva, une artiste, envoyée par son ami Altamirano expliquer aux ouvriers ce qu’ils doivent faire, elle qui n’a jamais dû se salir les doigts avec autre chose que de la peinture, s’exprime actuellement. Nommée coordinatrice entre les cordons, elle est encore là à tenter de faire le grand écart entre essayer de défendre, malgré tout, le gouvernement, mais sans se prononcer clairement sur le plan Millas. Et tenter aussi d’imposer une mainmise du PS sur le cordon entre les forces qui sont présentes : MIR, MAPU, PS, IC… et donc pas les communistes orthodoxes qui n’en sont pas en tant que parti, même si certains sont là en tant qu’individus, comme moi. Cris, beaucoup. Nous voulons le socialisme, pas le réformisme. Pas mal de brouhaha. L’artiste a du mal à se faire entendre. Rafael Kries, le grand dirigeant du cordon est talonné de près en charisme par Armando Cruces d’Elecmetal et el Pelao Aguilar. Pas de luttes pour un pouvoir formalisé comme dans le champ politique, mais des concurrences, de fait, d’influences qui se jouent à la force des applaudissements, avec toute la subjectivité que cela implique. Je reconnais aussi, notamment, Carlos Mujica, d’Alusa, dont l’entreprise n’a jamais (jusqu’ici ?) participé que de manière intermittente au cordon, Hernán Aguiló militant miriste1, Pablo Muñoz, l’interventor de Lucchetti et Hernán Pérez de Arce, son homologue à Sumar. Kries, qui a été élu lors d’une autre AG à la main levée, essaye de se faire respecter. Jusqu’à nouvel ordre c’est lui qui garde le rôle de ‘leader’, même si ce n’est pas vraiment le terme approprié.

Je m’arrête sur Armando. Je le vois opiner, prendre la parole, stimuler les camarades, et, sous l’œil parfois désapprobateur des plus âgés, toujours inciter à prendre des entreprises. Il aime cette action, mais il oublie aussi que la politique n’est pas un jeu et qu’on ne part pas dans de telles actions sans réfléchir. Cet homme me fascine et en même temps me donne un bon exemple de ce qu’il ne faut pas devenir : un jeune foufou parti dans tous les sens. C’est pour ça que si je devais ne garder qu’une seule chose des communistes du PC, ce serait le sérieux qu’ils mettent dans leurs actions. Ce qui tranche sans doute avec l’aspect plus « spontané » de nos assemblées ici, de pouvoir populaire.

J’entends aussi ce que l’on raconte : « “C’est un gouvernement de merde, mais c’est mon gouvernement” disent les gens du MAPU. Mais la vérité c’est que je ne sais même plus si c’est mon gouvernement ! », s’inquiète-t-elle dans l’assemblée. Elle est applaudie. « Ce n’est pas en nous divisant qu’on avancera », dit-il en réponse. Il et elle, ce sont des camarades présents dans la salle, dont je ne connais pas le nom, et qui se perdent en nous.

— C’est comme ça, que « le peuple est entré à la Moneda » ? En nous imposant, à nous qui sommes sur le terrain, un plan dont personne ne veut ?

La voix qui s’exprime parle pour tous. Presque. Carmen, l’artiste socialiste, n’arrive même plus à placer un mot. On a compris son discours. A part répéter ce qu’elle a déjà dit, ses paroles sont inutiles. Il n’y a rien à négocier de toute façon, les faits sont là : le cordon rejette le plan Millas. Il reste donc à l’ordre du jour :

  1. ne rendre aucune entreprise prise par les travailleurs
  2. refuser en bloc le projet Millas
  3. demander que les rédacteurs de ce projet expliquent leurs intentions
  4. exiger que les partis de l’UP s’expriment clairement sur le projet, sans garder un silence complice
  5. incorporer encore plus d’entreprises dans l’Aire de Propriété Sociale
  6. soutenir le PS dans son refus de rendre les entreprises réquisitionnées par les travailleurs.

Avant de rentrer chez moi, je passe dans les locaux du PC du coin. Claudio est là qui est en train de couper au massicot des tracts pour les élections. Nous en profitons pour discuter un peu de son travail à Sumar, qu’il reprendra pleinement dès demain après un mois de semi-congés2, avant de manifester par des réponses évasives qu’il a mieux à faire.

Je sais bien ce qui gêne Claudio, puisque j’ai lu Puro Chile dimanche et mardi dernier, et ai lu attentivement les critiques faites par Allende aux fonctionnaires, notamment à Sumar où le Premier Mandataire regrettait de voir une toile de 2000 ou 3000 mètres restée dans un cave sans être exploitée alors que nous souffrons aussi de problèmes d’approvisionnement vestimentaire, puis dénonçait « une véritable organisation du vol, incluant des membres de l’UP ». Le journal ami rappelait enfin les lourdes pertes financières de l’entreprise… J’imagine que ses doutes de novembre sont un peu de retour, même si la dynamique de mars nous empêche de trop cogiter, ou de cogiter à mauvais escient.

Agustín entre à son tour dans le local, seul, et semble content de me voir.

— Viens dans mon bureau, s’il te plait.

Je l’y suis. Il se met à me demander des nouvelles, me parle de la campagne ce qui n’est évidemment pas les sujets l’ayant poussé à nous isoler des autres camarades présents. Le sujet arrive enfin, qui me prend à froid, même si je devais pourtant m’en douter :

— Jean, il faudrait que tu arrêtes tes activités au cordon Vicuña Mackenna. Même si je sais que tu t’y es pas mal investi. Par respect de la ligne décidée par le Parti. Tu comprends, j’en suis sûr : nous ne pouvons diviser les forces et d’autant plus dans des groupes dont les membres prétendent parfois se substituer au gouvernement, ce qui est intolérable et dangereux.

— Oui, je comprends — réponds-je, tout en m’effrayant à l’idée de ne plus rejoindre les camarades sur le terrain, dont j’aimais tant la compagnie.

Je sors de son bureau avec un pincement au cœur. Claudio est concentré sur les tracts qu’il prépare, me jette un rapide coup d’œil, croise mon abattement, ce qui suffit sans doute à lui laisser entendre de quoi il a été question dans notre aparté. Il se reconcentre sur ses tracts : il faut gagner absolument cette majorité. Je m’enfonce dans la rue après un salut minimum, sans trop savoir comment je vais annoncer la nouvelle aux camarades du cordon, comment ils vont la prendre, si j’ai raison d’écouter sans broncher la ligne du Parti, sur ce point-là au moins – car j’imagine que si Agustín apprenait que je fréquente des dissidents, je me ferais exclure. Ou si je devrais suivre ma route hors du PC et clairement au sein du PCBR … je verrai aussi demain, Arnaldo m’ayant donné un rendez-vous dans un petit café du quartier de San Borja, en me demandant d’être bien sûr que personne ne me suivrait.

Note

  1. Du MIR – NdN.
  2. Entre La Prensa qui annonce, le 13/01/1973, des vacances forcées entre le 10 et le 29/01 pour les travailleurs de Sumar et une visite d’Allende, les 18-19 et 21/01, qui montre bien que des travailleurs se trouvaient dans les locaux de l’entreprise, il a été opté pour un fonctionnement au ralenti de l’entreprise. Il se peut aussi que la branche nylon ait continué à fonctionner pendant que la branche textile était arrêtée, et nous ne savons pas ce que fait Claudio précisément.

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