§34. J’ai diné chez Jean-François Revel, ce soir, où j’ai rencontré sa femme, Claude Sarraute – une journaliste à moitié-catin et qui n’a que l’autre moitié du talent de sa mère (Nathalie), avec qui il est marié en secondes noces depuis six ans – drôle et délurée, que j’ai appréciée malgré les regards insistants qu’elle me lançait de temps en temps.

Éditorialiste à L’Express et directeur des collections « Liberté » et « Libertés nouvelles » pour les éditions Pauvert, Jean-François est un être fin, gouailleur et drôle. Notre rencontre a été provoquée à mon initiative. Alors que j’avais vaguement entendu parler de son Pourquoi des philosophes ? à la sortie du lycée, la question m’était passée aussi loin au-dessus de moi que je ne m’en suis pas plus préoccupé que du vol Paris – New York du 23 avril 1956 à 13h45, ne sachant pas alors que la question deviendrait primordiale dans mes choix de vie cinq ans plus tard. Je ne suis venu à lui que plus tard en lisant son Ni Marx ni Jésus, sorti en 1970 alors que j’étais déjà au Chili. J’ai été très impressionné par les réflexions de ce penseur foncièrement de gauche, qui a compris le danger totalitaire que fait courir tout socialisme, qui a rompu avec le mitterrandisme, et a aussi réalisé que la vraie révolution du XXsiècle sera sans doute la révolution libérale et non pas le marxisme, version contemporaine de ce vieux collectivisme pluriséculaire anthropophage ; vous savez tout ça. Impressionné au point de lui écrire, chose somme toute très rare dans toute mon existence. Ayant eu la gentillesse de me répondre, après quelques échanges épistolaires, nous nous sommes vus lors d’un de mes passages en France. Son dernier livre, recueil de textes publiés dans L’Express, m’a fait moins bonne impression que le précédent, mais l’homme a achevé de me séduire. Certes je pense que l’admiration est unilatérale dans notre relation, mais enfin, nous nous tutoyons, prenons des nouvelles de temps en temps. Et il m’invite à dîner, donc.

Evidemment centré sur des polémiques assez germanopratino-françaises, je n’ai pu totalement échapper au Chili, que les Français de tous bords politiques regardent d’un coin de l’œil, et leur ai raconté la réunion qu’on m’a rapporté il y a peu et qui s’est déroulée au salon Toesca à la Moneda :

— Et ? — me relança la maîtresse de maison avec ses yeux enfoncés plus que posés sur moi, avec une certaine inconvenance.

— La réunion devant servir à rappeler aux interventores et directeurs des entreprises publiques de la nécessité de travailler efficacement – ou disons les choses comme elles sont puisque nous sommes entre nous : pour engueuler « ceux qui sont nés fatigués » et arrêter les fameux « je reviens demain » des fonctionnaires – était prévue pour 8h30. Or, le Président est arrivé à 9h05, ayant été mal informé de l’heure. J’imagine la crédibilité du coup de gueule du pauvre bougre, après la bévue de son équipe ! On lit dans la propre presse communiste, chez les enragés de Puro Chile, l’exemple d’un employé qui avait été défendu par sa « collectivité politique » – son parti, en clair – et dont on s’est aperçu qu’il avait travaillé 28 jours dans l’année ! Vous vous rendez compte que mêmes eux commencent à n’en plus pouvoir de leur sectarisme !

— En France, les serviteurs de l’Etat sont pareils malheureusement — reprit Revel. — Lorsque vous avez besoin d’un fonctionnaire des PTT, il ne vous donne jamais l’impression qu’il est à votre service, mais au contraire qu’il consent, gentiment, parce que c’est vous, à s’occuper de vous. C’est-à-dire qu’il détient une modeste parcelle du Pouvoir, de l’Autorité de l’Etat et qu’éventuellement, si vous êtes gentil, si vous vous tenez bien, c’est encore mieux si vous le flattez un peu, il va bien vouloir vous vendre votre timbre-poste ! Mais il faut faire attention que vous n’en preniez pas l’habitude, n’est-ce pas ? — et Revel partit dans un grand éclat de rire où nous l’avons accompagné. — Cela dit comment voyez-vous la suite de l’aventure Allende, cher Juan ?

— Oh, ce n’est pas à moi que vous soutirerez des prophéties pour rire de moi dans quelques années. Le pays attend les élections de mars, et je ne sais pas du tout ce qui peut en sortir. Il se peut que le pays se débarrasse légalement du président en donnant à la droite les deux tiers à l’Assemblée Nationale, qui pourrait destituer l’imposteur de 1970… Sinon nous allons vers de profondes difficultés.

— La question que tout le monde se pose est : est-ce que la démocratie chilienne peut s’en sortir après ce cap ? — me demanda Henri Lepage, un jeune convive que j’aurais pu connaître bien avant, à Paris, vu la similitude de nos parcours, de nos idées et de nos âges, avec qui j’ai pris du plaisir de discuter.

— Mais la démocratie doit-elle s’en sortir, surtout ? — déviai-je.

— Vous n’êtes pas démocrate ?

— Sans enthousiasme démesuré, disons. Regardez la France, n’est-elle pas en train de regretter1 déjà un militaire qui l’a tenue d’une main de fer pendant (je calcule rapidement : [1953-1946]+[1969-1958]) 18 ans2 et qui s’est taillé une constitution à sa mesure… ?3

La « monarchie élective » à laquelle pensait le Général avant de se retirer dignement sans s’accrocher au pouvoir comme un vulgaire caudillo de République bananière ou sud-américaine4, n’est peut-être pas à écarter totalement.

Je sais que cette affirmation va à l’encontre de ce que mon hôte pense, pour avoir très rapidement, trop d’ailleurs pensai-je ce soir, parcouru son Style du général (1959), et pour connaître ses positions pro-démocratiques. Il fallait que je casse un peu cet enchantement que j’éprouve pour lui : Dieu est mort, les idoles sont brisées, je ne vais pas « sacrifier à leurs débris » comme l’a remarquablement écrit Cioran, un des convives prévus pour ce soir, et dont je déplore amèrement l’absence.

— Ne jetez pas trop facilement la démocratie avec l’eau du bain. Regardez le modèle anglais, il n’a pas fini de nous donner de beaux exemples, et ce depuis sa Glorieuse Révolution de 1688.

Et force est de constater que je suis encore d’accord avec lui… mais qu’importe, garder sa liberté et son jugement loin de toute emprise est une démarche quotidienne, pas un état fixe ; n’être jamais que de son propre avis n’est gage de rien…

— Cela dit, un système d’autocratie démocratique pourrait encore être trouvé avec le chef des Armées, Carlos Prats. Il est assez proche de Salvador Allende – ce sur quoi la presse de droite ne lui fait aucun cadeau – et pourrait contenter les communistes chiliens assez raisonnables, car sommés par Moscou de suivre la ligne de la « détente » et de tempérer les ardeurs révolutionnaires d’une petite frange du pays. Militaire, il rassurerait le centre-droit et une partie de ses troupes, et pourrait sans doute, fort de ces soutiens, mettre les généraux clairement à droite et putschistes à la retraite, sans que cela fasse trop d’esbroufe.

— Vous voyez donc Allende se démettre pour qu’il puisse être élu ? — me demande un convive dont j’ai oublié le nom…

— Aucune idée… Mais vous savez bien que tous ces jeux politiques sont comme un système planétaire. Tous ces astres plus ou moins brillants tournent sur leur propre orbite, et puis il suffit de la défaillance d’un d’entre eux – un mort, une bévue, un assassinat, un scandale, que sais-je ? – pour que tout soit chamboulé, que les alliances les plus improbables hier se tissent aujourd’hui pour des objectifs à court terme. A l’heure où je vous parle qu’un coup d’Etat marxiste ou militaire fascisant ait lieu est équiprobable, et qui sait, encore une fois, ce qui sortira des urnes en mars et qui en acceptera le verdict… La seule chose que je puisse dire c’est que, même si vous êtes de gauche, investir au Chili de nos jours est une entreprise des plus aléatoires et risquées… N’est-ce pas cette élite à la tête de l’Etat qui est censée être la colonne vertébrale de toute société et nous guider comme des chiens d’aveugles le long d’une route qu’ils sont les seuls à percevoir ? — terminé-je sur un ton jaculatoire, espérant escamoter sous la bonne humeur les vaticinations auxquelles j’ai été conduit.

Au final, nous avons donc beaucoup ri, beaucoup raillé, ce n’était pas très profond ni très critique, mais on était entre amis et, si renouveler trop souvent l’expérience devient rapidement très pénible puisqu’il n’y a rien de plus lourd que ces assemblées qui finissent par sécréter trop de consensus, de temps en temps ça fait du bien. Georges Liébert m’a demandé d’écrire dans sa revue Contrepoint qu’il anime avec quelques aroniens, me proposant de leur écrire quelques articles sur l’Amérique du Sud en général et le Chili en particulier, même protégé sous un pseudonyme (fragile masque si je considère qu’à Santiago la fausse identité de Kalfon / Laffonques pour Le Monde n’est un écran de fumée) si je le souhaitais. Ma petite vanité humaine en a été flattée et l’idée ne serait pas totalement inenvisageable, mais je pense que je vais garder ma raison et ne pas m’aventurer à jouer les commentateurs hasardeux de cette mer bouillonnante qui menace de nous emporter tous dans un grand tourbillon de haine et de violence. La formule « je vais y réfléchir » cache bien des nuances derrière elle, je l’ai prononcée pour « si je réfléchis c’est non ; si j’ai la faiblesse d’être tenté de participer au spectacle ne serait-ce que dans les tribunes, et si vous savez titiller mon ego… »

A plus court terme, je suis rentré avec une des femmes qui se trouvaient à la soirée. Je ne m’y attendais pas. Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’elle s’endorme aussi vite, et, comme j’ai bu trop de café et n’arrive pas à dormir, je suis dans le lit et vous raconte ma vie, je m’occupe, je tue le temps…

Notes

  1. Sinon sanctifié au point d’être devenu dans l’inconscient français comme un intouchable ! L’homme providentiel de la Deuxième Guerre Mondiale…
  2. Un an de plus que  Pinochet…
  3. Comme Pinochet le fera en 1980, dans sept ans. La constitution de 1958 mettait fin au règne des partis en France, celle de 1980 à l’impasse politique de 1973 au Chili… N’était-ce pas Jean qui rappelait que 1789 était passée par Robespierre avant de sacrer Napoléon, en 1. II §4.
  4. Comme Pinochet encore…

    — Non, Juan… et De Gaulle n’a fait pas tuer 3000 opposants en 1969.

    — Tu veux qu’on ouvre le chapitre de l’épuration française ? Tu veux que ça sente encore plus mauvais que le fromage, cette odeur de vengeance, de haine et d’opportunisme… Tu veux qu’on reparle de ce que je soupçonne des petites affaires de mon père ?

    — Ça suffit ! Il t’est interdit d’intervenir en note de second niveau. Tu as aussi signé le « pacte de lecture », je te rappelle ! Débrouille-toi pour insinuer ce que tu veux ailleurs dans le corps du texte. Sauve un peu quelque chose !

    — Petit narrateur aux ordres, bon officier qui applique sans réfléchir. [Note conflictuelle de Juan et du narrateur. Désolé pour le dérangement !]

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