§10. Pendant que je fais la queue, j’apprends avec dégoût, dans le journal que j’ai acheté à un petit vendeur ambulant, que c’est Julio Zegers, avec sa chanson “Los pasajeros”, qui gagne cette année la Mouette d’Argent, le récompensant pour la chanson de l’année. Ce n’est pas très grave dans les faits car personne de sérieux ne s’intéresse vraiment à ces prix, mais c’est un signal envoyé à la nation : le Festival de Viña del Mar a primé une chansonnette pour lolos, préférant la niaiserie sans danger à la chanson engagée. Les fils à papa de la semaine dernière doivent bien rire, malgré les coups qu’ils ont reçus. Rira bien qui rira le dernier.

Ce qui me fait moins rire encore, c’est que la JAP de mon unité vicinale applique des prix plus élevés que ceux autorisés, dont 10 escudos prévus pour « des frais d’acheminement ». Ce que je comprends après une attente de trois heures, dans une ambiance lourde : non seulement les enfants des gens de la JAP ont mis dehors de la file d’autres enfants – il serait interdit aux mineurs de prendre part aux files d’attente, désormais, et même si ceux-ci font la queue pour des adultes ; d’où sort cette règle ? – mais des voisins chuchotaient aussi que les personnes assurant la sécurité autour de la file, seraient aussi là pour sermonner les gens qui râlent, s’impatientent et créent un climat de tension. J’essaye d’observer sans juger et de ne pas voir le mal partout : face à l’agressivité constatée ces derniers temps dans ces moments de piétinements fatigants, sous un soleil implacable, et souvent le ventre grondant, il ne me parait pas négatif que l’on tente de calmer les esprits.

Mon tour arrive enfin et, malgré tout, je suis assez anxieux car j’ai entendu qu’il fallait justifier d’une facture de gaz, d’électricité ou d’eau pour pouvoir obtenir le poulet mensuel de la JAP. Et de fait me voilà embêté lorsqu’on me demande de fournir un de ces justificatifs :

— Je vis dans une pension, je n’ai aucune facture… Il faut que ce soit la propriétaire qui fasse les achats pour tous les résidents ?

J’attends la réponse avec fébrilité : devoir dépendre de Marcia pour manger crée en moi une peur irrépressible, un gouffre sous mes pieds. Derrière moi, une femme téméraire prend part à la discussion sans que personne ne l’y ait invitée :

— Cette nouveauté est totalement illégale ! Tout ce que vous voulez c’est ficher les gens ! Vous savez très bien qui fait partie du quartier, ou pas ! Et tout cela fait perdre encore plus de temps !

— Ecoute, Clara, ça se structure, on ne peut pas donner comme ça à n’importe qui.

A mon adresse :

— Jean, ça va, on te connaît.

De nouveau à la Clara qui est derrière moi :

— Il est Français, on n’en a pas 20 des Français dans le quartier, et je le connais du Parti, donc c’est bon. Mais on ne peut pas connaître tout le monde. C’est normal qu’on commence à formaliser certaines choses. Toi aussi Clara, c’est bon je te connais, ne t’inquiète pas.

Ça semble la rassurer, ou au moins suffire pour la faire taire. Alors de nouveau à mon adresse:

— Mais tu n’as droit qu’à un demi-poulet car tu es célibataire et n’as que toi à faire manger.

Je montre d’un signe de la tête que je comprends, et que c’est évidemment juste.

— Et en attendant que se mettent en place les cartes de distribution populaire…

…Nom probablement inventé par la JAP d’ici car je ne l’ai jamais lu dans les journaux qui parlent moins pudiquement de « rationnement »…

— …il faut bien que l’on ait un moyen de contrôle.

— Un moyen de contrôle, oui, c’est tout à fait ça !

Clara n’a visiblement pas été totalement apaisée par la situation.

— Et pourquoi ne vas-tu pas dans un magasin, alors, si tu n’es pas contente ? Tu sais très bien qu’on fait le maximum ici pour satisfaire tout le monde, et c’est bien pour ça que tu es là !

— D’une part parce qu’il n’y a rien dans les magasins ; de l’autre parce que je ne suis pas partisane du système capitaliste. Je veux juste que le système de distribution socialiste soit juste, et que les règles ne changent pas tous les trois jours !

— Un processus révolutionnaire demande d’inventer des solutions au fur et à mesure que les problèmes se posent.

— Eh ! C’est une assemblée générale ou une distribution de nourriture ? C’est bien beau vos histoires mais j’ai mon justificatif et j’ai surtout une famille à m’occuper, moi ! — s’emporte la suivante après Clara.

Celle-ci prend son poulet avec un geste d’énervement mais sans mot dire. Et s’en va. Je vais aussi dans la même direction qu’elle, mon demi-poulet dans un sac, dont je réfrène l’envie de le dévorer sur le champ. Je ne sais que penser de cette femme et la regarde avec un peu de schizophrénie : comme une battante protégeant les libertés et comme une rebelle dangereuse et séditieuse. Il va falloir que je tranche. Comme j’aimerais plutôt trancher ce demi-poulet ! Un demi-poulet entier !

Bande sonore : Julio Zegers, “Los pasajeros”

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