§22. « Et pourquoi pas l’Argentine ? » a-t-elle dit. Eh oui, pourquoi pas ? Nous avions nos passeports, nous sommes partis par la Cordillère vers San Carlos de Bariloche. Le temps d’aller faire tamponner nos papiers officiels par quelques parasites tout aussi officiels, nous voilà de l’autre côté de la frontière à chanter “No milk today” de Herman Hermits à tue-tête, en pensant aux pauvres Chiliens que nous laissons derrière nous, leurs files d’attente sans fin et sans grande assurance d’obtenir quelque chose, leurs paniers populaires, le rationnement, cette misère qu’ils sont, du moins un gros tiers, fiers d’avoir votée et qu’ils revoteront peut-être encore dans huit jours, les nigauds.

« Et si nous allions faire le plein de gens avant de nous échapper dans la nature quelques jours? » a-t-elle demandé. Et je vis que ça me plaisait. Alors nous sommes allés dans le dancing le plus en vue du coin, danser sur des musiques actuelles. Gladys possède aussi cette corde à son arc, se déhancher de manière fluide et énergique tout en gardant de la noblesse dans ses gestes. Autour de nous, par contre, a lieu le grand bal du slip tendu, bouillon de désirs qui suppurent par tous les pores des jeunes gens qui sont dans les parages, comme des bêtes autour de la source d’eau. Oh les grands séducteurs ! Regardons-les à l’œuvre sur la piste, qui se pointent devant une demoiselle qu’ils ne regarderaient jamais avec envie s’ils étaient encore sobres, et peu à peu se frottent à elle dans des danses de plus en plus lascives, voire obscènes, sans rien se dire, la laissant simplement accepter, à défaut de se soustraire aux étreintes de plus en plus pressantes, ce morceau de viande qui leur offre le plaisir de les désirer avec force, au milieu d’un nuage de fumée et dans une atmosphère poisseuse de transpiration. Ils finiront par partir ensemble, comme deux épaves charriées par la nuit jusqu’à l’embouchure du petit jour, et terminer chez un des deux, pour un reste de frénésie, où l’un fait ses besoins dans l’autre quand son vis-à-vis prend tout ce qu’il peut, sans se dire qu’il n’est là qu’en tant qu’objet défouloir. Et ne jamais se revoir, si la honte ne supporte pas de se voir toute nue, une fois la gueule de bois passée et le corps purifié. Rien de tel dans mes rapports avec Gladys. Pour nous, l’attente rend le temps plus plein, plus présent, presque palpable, aux couleurs plus vives, elle éveille l’esprit même si elle charge l’air qui stagne tout autour, d’une lourde mélancolie !

Cependant… lorsque Gladys s’allonge, épuisée, ravie d’avoir autant dansé, et que je me retrouve à la regarder, rongeant mon frein, ayant faim de cette viande assoupie qui va passer quelques heures à mes côtés sans que. Oh cher Juan … qui va devoir s’offrir un monologue agité pour faire passer sa chasteté imposée, afin de pouvoir dormir. Oh le grand séducteur…

Heureusement l’air frais de la nature que nous traversons pendant trois jours, à pied, à dormir sous tente et à marcher aux doux rayons de soleil passés à la passoire des arbres, ne nous arrêtant que pour partager un piquenique, calme un peu mes ardeurs mâles mal maîtrisées intérieurement, même s’il me semble que je n’ai l’air de rien. Que nous sommes peu dans cette végétation qui se déroule à perte de vue, dans une abondance de lacs, de forêts, de paysages rivalisant de beauté, et si l’on pouvait se fondre en tout ceci, s’oublier, se dissoudre dans le “Tout” et disparaître en lui ! Nous regardons les étoiles fixes, celles qui défilent, incandescences subites disparues en une seconde, conscients de n’être que des petits points infimes au milieu d’un univers immense. D’habitude je n’arrive pas à piocher dans la nuit pour relier, dans le fouillis anarchique du ciel, quelques diamants de lumière que l’homme a relié en constellation. Peut-être la Grande Ourse en Europe, à force d’acharnement. Mais là je crois voir un cercle d’étoiles, un cercle presque parfait, c’est impossible, j’en aurais entendu parler.

— Tu crois que je suis sur Terre en train de la voir, ou suis-je en train de me voir depuis cette infinité, là, me regardant ?

— Tu la vois aussi ? Je croyais rêver !

— Je la vois, tu rêves aussi. Tu ne crois pas que la vie est un rêve partagé qui est assez malin pour se donner des apparences de cohérence ?

— Oh ! Si la vie ne pouvait qu’être un songe comme celui-ci ! Un songe d’une nuit d’été, où je suis près de toi, te regardant briller dans le ciel.

Et dans ses yeux luisants il y le ciel, les étoiles, l’univers, la joie de partager cette douce solitude, ne serait-ce pas un bel endroit pour se perdre et ne jamais retrouver notre chemin, la tentation de n’être plus rien, de se voir recouvert par son corps, puis de mousse et de terminer là dans cette félicité cristallisée, l’un mêlé à l’autre… Gladys je crois que je t’aime, dis-le lui, c’est le moment, vous êtes seuls au monde, plus rien n’existe autour, il faut tout rebâtir, Gladys je pense que je tombe amoureux de toi, ce ne sont plus seulement tes yeux, tes cheveux, cette poitrine légère et gracieuse qui ponctue ta silhouette, ce ne sont plus seulement tes rires, ta façon de danser, ton amour pour les livres, tes souvenirs de petite fille, tes rêves, tes doigts que tu mordilles lorsque tu penses, les quinze grains de beauté que tu as disséminés sur le visage, c’est tout ça, c’est plus que ça, c’est…

— Allez, au lit Juanito, demain nous marchons vers la civilisation.

— G…

— Oui ?

— Au lit, tu as raison !

Bande sonore : Herman’s Hermits, “No Milk Today”

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