(§24.)

Personnages

UN JUAN – Juan, dans son sale rôle

UNE FEMME – Gladys, dans son propre rôle, mais d’autres femmes pourraient l’incarner

LA MORT – Personnage invisible et pourtant partout présent

Pièce

(Juan est en train de danser un tango, seul. La femme entre et le regarde quelque temps)

UNE FEMME INTRIGUÉE

Vous dansez seul, Juan !

JUAN

Je dansais avec des souvenirs.

UNE FEMME QUI VOUDRAIT DANSER

Vos bras sont pris, alors ? Dois-je attendre mon tour pour que vous m’invitiez à danser un tango avec vous, ou la place est-elle réservée à jamais ?

JUAN

Il vaudrait mieux, ma chère enfant, que vous ne vous mêliez pas à cette danse.

UNE FEMME QUI AIME LE TANGO

Pourquoi ? J’aime le tango.

JUAN

Ce tango est fait de temps. Il est souffle de vie et donc de mort. Beaucoup en ont fait les frais. Restez-en donc sur le rebord et ne vous perdez pas sur Terre.

UNE FEMME COMMENÇANT À SE DOUTER DE QUELQUE CHOSE

Beaucoup de femmes sont mortes dans ces bras-là, d’avoir voulu danser ?

JUAN

Oui. Il y eu cette fille que je ramenai un soir et qui resta les suivants, adolescente, elle s’était laissé aller idiotement à la débauche, honteuse de sa bêtise elle s’enfuit en avant en s’attachant à moi. Je me pris au jeu aussi et décidai de l’aimer, la comblais d’attentions, me laissais présenter à ses parents, j’ironisais l’esquisse d’un avenir, petit esprit romantique collé à ma toile, abandonnée aux affres de l’attente, je la laissai pendant des jours et revenais confondu de ne pouvoir lui consacrer plus de temps. Elle m’aimait, déposa à mes pieds tous ses rêves puérils, un pied de femme, l’autre dans la tombe du suicide immature, ses poèmes mal rimés, ses ridicules de jeune fille, toi-moi, bêtises doucereuses, ses airs déjà vus et affectés, son rôle mal au point, je disparus un jour et elle de ma vie. Elle ne s’est évidemment pas suicidée, pas physiquement du moins. On dit qu’elle s’est mariée et que le potentiel poétique de son être a été tué par une mère de famille s’occupant de l’existence de sa maison, pour un mari des plus ennuyeux. L’ombre de ce qu’elle aurait pu être la suit parfois et danse encore quelque part entre quelques notes de cet air de musique.

UNE FEMME QUI DEPOUSSIERE LES OMBRES

Et son ombre vous parle-t-elle des fois ?

JUAN

Oui, elles parlent toutes ! Vous n’imaginez pas la cacophonie parfois, il suffit que le bandéoniste ne soit pas très en forme pour qu’elles s’en donnent à cœur joie. Une grande soupe de reproches que je dois manger sans faire de grimaces sous peine de les voir recommencer, trop heureuses de me voir ainsi acculé.

UNE FEMME PEU JALOUSE

Combien de mains vous étreignent alors en même temps, lorsque vous dansez ?

JUAN

Beaucoup. Chaque femme ouvre sur un univers différent, et moi, telle une comète que n’ai-je pas puisé en elles, exhumé les charmes profonds de leur personnalité, tourbillonné autour d’elles jusqu’au moment d’atteindre l’affectueuse chaleur de leurs corps, sentir à chaque fois le doux envahissement de leur odeur, goûter la petite salaison de leur peau, envelopper leurs épaules, sentir le poids de leur histoire, à faire le point de leurs attentes, nues dans la simplicité et la confiance ?

UNE FEMME QUI NE RECULE PAS

Vous ne vous lassez pas ?

JUAN

Les mots restent utilisables depuis des siècles, jamais effrités. Les beaux corps ne sont pas tous égaux dans le magnifique, ils sont incommensurables. L’amour est toujours un moment neuf, et j’ai perdu ma virginité tant de fois,chacune comme la première ! Chaque femme est une vie, une rencontre, un enrichissement, un trésor à remonter à la surface, à bout de bras : il n’y a pas de grande victoire sans un âpre affrontement. J’aime le goût de ces luttes-là !

UNE FEMME QUI A DE LA SUITE DANS LES IDEES

Et dès qu’elles prennent part à la danse, sont-elles alors condamnées ?

JUAN

Oui, car voilà, il y a les animaux en nous. Avant qu’elles ne prêtent leur pas à la musique, elles sont divines. Et puis deviennent humaines. Et je ne veux pas dire par là qu’elles vieillissent. Ils sont charmants ces cheveux blancs qui apparaissent chez l’une ou l’autre, une femme intelligente n’a pas à avoir peur de ses rides, elles lui vont si bien, elle en gagne une beauté nouvelle que les jeunettes n’ont pas… C’est juste qu’elles entrent dans un monde de rapports, toile d’araignée dont elles demeurent prisonnières et qui les marquent du sceau de la non-contradiction : épouses elles ne peuvent plus devenir les amantes qu’elles furent, connues impossibles pour elles de se refaire étrangères comme elles commencèrent par l’être… et on en désire d’autres, toujours d’autres, tant que la musique continue.

UNE FEMME QUI SE VEND ?

Et vous ne croyez pas qu’une femme plus vigoureuse que les autres pourrait échapper à ce sort ? Une femme-caméléon capable de prendre plusieurs visages, suffisamment diverse pour savoir se renouveler, une Schéhérazade réussissant à toujours raconter de nouvelles histoires et qui trouverait grâce à vos yeux sur le long terme ?

JUAN

Le problème ne provient pas que de la femme, malheureusement. C’est qu’une fois attrapée dans la toile des rapports, elle est aussi un rapport avec vous, et il devient désormais difficile aussi d’y échapper, d’arriver à se renouveler, à rester force vive comme lorsqu’on était en période de parade… Séduire, désirer, être rempli d’impatience, voilà le moment intéressant ! La relation finit par vous tuer aussi, vous assèche, vous épuise, il faut savoir la fuir pour se retrouver soi-même…

UNE FEMME QUI N’A PEUR DE RIEN

Moi je ne suis qu’une vagabonde, Juan, consciente qu’elle emprunte une impasse mais qui poursuit son parcours n’ayant d’autre perspective que cette ligne de fuite… Laissez-moi danser avec vous. Laissez-moi faire ce pari orgueilleux d’être différente des autres ! Je saurai vous emmener là où vous ne vous y attendez pas, je saurai disparaître, revenir à l’improviste, vous surprendre…

JUAN

Mademoiselle, vous sous-estimez l’adversaire. Même nous, ne sommes pas de taille à l’affronter. Moi aussi je me croyais fort lors de mes premiers pas. J’étais jeune et vaniteux, je pensais réussir là où tous les autres avaient échoué, étant tous d’impondérables stupides et l’humanité me préparait, moi, dans le silence elle me couvait depuis des siècles et j’allais enfin arriver à trouver la formule manquante à tous les autres. J’étais dans l’idéal, prisonnier d’une pensée qui ne pouvait concevoir que les extrêmes : la corruption ou la pureté, le génie et l’animalité. Or, je suis un homme, je suis un hybride fait d’hétéroclite, je suis un mélange qui ne sait pas intégrer les corps purs, je suis une accumulation d’oxymores, le centre d’un conflit et le mode d’emploi qui permet de survivre à celui-ci. Je suis un feu sans source, qui brûle sans raison, sans explication, je suis un rebelle qui se nourrit de révolte et ne craint rien de plus que sa propre victoire, je suis un petit commencement, une petite fin et toute une série continue de remplissages entre les deux. Entrez dans ces bras et notre amour finirait par mourir, toujours.

UNE FEMME QUI S’ACCROCHE À UNE IDEE

Et s’il était beau malgré tout, entre sa naissance et sa mort ? N’y a-t-il de valable que les Eternels ? Un papillon, une fleur, un feu d’artifice, ne sont-ils pas beaux le temps de leur existence éphémère ? Cette évanescence ne peut-elle durer une vie ? Ne peut-on pas ralentir la musique pour que son pouvoir corrosif ne soit diminué ?

JUAN

Non. Je ne peux me fixer sur une femme. Je ne suis pas de votre espèce, je me fiche de la lutte pour la survie, que m’importe le combat de tous contre tout, j’ai couru sur le marché de l’amour, pris ma part et mes bénéfices, les femmes ont été ce avec quoi j’ai occupé mon existence, elles ont été mes horizons, mes pauses, mes défis. Je me suis gavé d’elles, mais je suis insatiable, je n’ai encore rien vu. Je suis un scientifique entêté, soldat qui accomplit sa mission malgré le fait d’avoir perdu tout contact avec ses employeurs, et je ne souhaite pas encore le renouer car j’ai honte de posséder avec moi si peu de conclusions : je devais étudier l’Homme et je l’ai à peine esquissé. < Comme l’Hadrien de Marguerite Yourcenar, « j’ai rêvé parfois d’élaborer un système de connaissance basé sur l’érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d’autrui consisterait précisément à offrir au Moi ce point d’appui d’un autre monde »1 >.Par les femmes, ce qu’il a de plus beau sur Terre avec la musique, je n’ai entamé que le début d’une anthologie. Et certes je suis un homme, certes l’on viendra, au moment d’énoncer ma thèse, me parler de l’incommensurabilité des deux sexes, comment la force n’est pas la beauté, ni le même rapport à la matérialité, ni la même position de pénétrant ou de pénétrée, ni ce que c’est que de porter la vie, ni ce que c’est de ne pas le faire, on me dira que j’ai perdu mon temps dans les lits chauds et humides pour mon seul plaisir, que j’avais bien mieux à faire, que beaucoup d’hommes ont laissé de leur vie une trace assez digne d’intérêt pour que l’on aille les consulter et pas moi, ils critiqueront ma prétention d’avoir voulu reprendre tout de zéro, de ne me fier, trop fier, qu’à moi-même. Je ne pourrai rien leur répondre. Je ne leur répondrai rien d’ailleurs, je leur parlerai de la douce courbure d’une jambe, de l’émotion devant un décolleté juste arrêté à temps, je leur parlerai des silences qui suivent le plaisir, des regards qui s’échangent à l’instant où chacun se récupère, ramasse toutes les preuves de l’abandon ; c’est au moment de l’ébranlement, un flash, quand de la superbe les yeux se baissent pour attacher le bouton, dans cet alignement fuyant d’une attente et d’un oubli, même la jouissance n’est rien, c’est après, après seulement que la pâte est amollie, qu’on peut en tirer quelque chose, qu’elle vous révèle son secret, le vôtre aussi en même temps. Ou bien je leur expliquerai peut-être quand même le sens de ma démarche, dans un aveu d’humilité : n’ayant qu’une seule vie – et pourtant j’en ai eu mille – à ma disposition j’ai voulu défricher une nouvelle approche, lancer l’idée d’une méthode, j’expliquerai mes échecs, les pistes que j’ai dû laisser de côté comme guetter la surprise et m’introduire dans les trous de serrurespour arracher la profondeur de l’être, pourquoi j’ai dû me contenter des lits, pourquoi j’ai quitté les lieux de la bassesse alors qu’il y avait tant à tirer d’eux pour nous comprendre. Je leur ferai don malgré tout de quelques ébauches, comment cerner l’homme au cœur même de sa faiblesse, trouver sa flamme dans ce qui le brûle, j’ai fait du monde mon laboratoire, les hommes sont des bêtes, les femmes des fleurs, le fond rosé d’un verre qui rappelle le début d’une ivresse, la petite goutte tapie à l’abri et qui sera le goût restant dans le gosier, éméché pour une route explosive. Je n’ai jamais été un collectionneur, je voulais le calme et n’ai eu que la course, est-ce ma faute si les plaisirs sont si épars, fuyants ?, le bonheur nous précédant toujours et nous emmenant à perdre pied. Est-ce ma faute si mon but se dérobe sous mes pas, si le point d’intersection entre ma vie et l’horizon est un lieu mythique auquel je ne crois plus vraiment, il est peut-être tracé sur cette carte mais cette illusion s’estompe lorsqu’on zoome et que l’on s’aperçoit que la jonction des deux lignes n’est pas réalisée, que le chemin reste à parcourir, est-ce mon tort que d’avoir épuisé mes sujets sans avoir atteint mon objet ?

UNE FEMME BIENVEILLANTE

Vous êtes un peu dur avec vous-mêmes, non ? Vous avez si peu de résultats ?

JUAN

De toute façon quoique je fasse, démontre, réfute, si je les couchais sur le papier, viendrait celui qui me trouverait une erreur ou celui qui reprocherait, à rebours, la sclérose intellectuelle dont la perfection de mes analyses aurait résulté. Mes disciples me trahiraient au profit d’une pensée propre qu’ils estampilleraient de ma filiation, bien que leurs idées nient une partie de mon héritage : remarquez, je serais honoré qu’on m’emprunte des idées, je les offre, même, si je peux, mais qu’on ne me fasse pas père de celles que je n’ai pas conçues. Ailleurs, des envieux viendraient tenter de détruire mes idées au prix de l’honnêteté, pour se faire un nom – la vérité étant bien moins gratifiante, sûrement, que leur orgueil. Non, non, non, en définitive, je ne serai pas celui qui a clôt la parole, qui a enfermé tout le savoir, qui a marqué le point final du progrès, mis tout le monde d’accord, le dernier des hommes, celui qui a posé le couvercle du savoir et laissé la place au droit de vivre de l’immédiateté… Je préfère me taire, et danser.

UNE FEMME PRÊTE À L’ABANDON MALGRÉ TOUT

Laissez-moi mourir dans vos bras, alors, … (elle se met le masque de la mort et vient dans ses bras)

JUAN

Non, la Mort, pas elle, ne la prend pas.

LA MORT

Et pourquoi ferai-je une exception avec elle ?

JUAN

Celle-ci j’accepte de ne pas la connaître si tu la laisses tranquille. Mettons que ce soit mon Eurydice : je veux bien la perdre pour qu’elle puisse sortir des Enfers où, à moi, il me plait de rester.

LA MORT

Tu ne la toucheras alors jamais.

JUAN

Soit.Beaucoup d’écrivains se désolent du décalage entre l’individu et le monde qui les entourent, les gens qu’ils côtoient, ceux qu’ils aiment, jusqu’à l’accouplement qui n’est jamais que l’emboîtement non parfaitement concordant de deux irrésolubles unités. Que disent-ils de ce manque qui sans cesse nous pousse, de cet espace divisible à l’infini qui toujours recule ce que nous croyions atteindre… c’est peut-être ce qui nous fait nous lever le matin quand, perçant la quotidienneté, quelque chose pour nous doit faire sens ; élan qui fait de nous des hommes. Autosuffisants, satisfaits, qui sait si nous n’aurions pas la tristesse de la perfection, le regrettable ennui d’être Dieu ?

(Il la relâche et la repousse. Elle enlève son masque)

UNE FEMME DÉÇUE

Que se passe-t-il ? Pourquoi me rejetez-vous ?

JUAN

Je peux bien le dire maintenant, il est trop tard pour mentir. Je t’ai aimée. Tu sais bien qu’il y a dans la distance de deux corps une fêlure invisible. Ces jeunes qui, cyniques, d’un trop-plein d’idéalisme inavouable, se défient de l’amour, n’ont rien d’autres devant les yeux que ce hiatus. Nous, il faudra vivre avec… Il y aura le désir, la tension, l’attraction d’un corps vers l’autre, mais nous ne devrons pas y céder…

GLADYS

Soit.

Référence

  1. Mémoires d’Hadrien, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1977, 22.

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