§8. Rendez-vous vers Providencia où chacun doit venir de manière différente. Je suis dans une fourgonnette avec « José » qui conduit et nous parle des Cubains de manière assez critique :

— Il faut se débarrasser d’eux !

Ce qui ne tarde pas à me faire réagir et m’exaspère même un peu :

— Nous ne sommes pas nationalistes nous autres, mais internationalistes ! Il n’y a qu’un seul Peuple, qu’une seule Amérique Latine à libérer. Les Cubains sont nos frères.

— Mais Castro se sert de nous, comme il s’est servi du Che, et nous conduit au même sort que lui ! Regarde comment il s’est conduit en colonisateur lors de son séjour au Chili1, avec ses airs du grand frère qui vient nous apprendre comment faire…

— Je n’étais pas là… — dois-je bien avouer, un peu honteusement.

— Oui, c’est exactement ça — vient à mon secours « Roberto ». — Castro est le grand frère de la révolution chilienne et tu devrais avoir un peu plus de sentiments filiaux. Ce n’est pas Allende qui va nous aider à faire la révolution. Il n’est que la marionnette du fascisme. Pendant qu’il collectionne ses costumes parisiens, il n’est que le bouffon des Etats-Unis, qui le flattent en lui faisant croire que le Chili leur fait peur. Mais ils nous laissent nous agiter pour que nous accumulions les déclarations contre eux, dont ils se serviront comme « preuves », alibis pour mieux nous balayer par la suite. Ce n’est pas du légalisme d’Allende dont nous avons besoin mais des armes de Castro. Rentre-toi ça dans le crâne avant que l’Armée ne vienne nous cogner dessus, avec l’appui de l’internationale fasciste, des juifs de Washington et du monde des affaires.

— N’importe quoi ! — nous assène « José ».

Et malheureusement (ou heureusement, finalement), nous arrivons sur le lieu d’action. D’autres camarades sont déjà sur place. Nous enfilons chacun un brassard rouge, dérisoire bout de tissu mais qui nous confère presque instantanément, puisque nous serons une quinzaine à le porter aujourd’hui, un début d’officialité. “José” gare la voiture devant le commerce. La rue est encore calme. Ce que ne sont plus ni “José” ni “Roberto”. Moi, bizarrement, si, comme si mon adrénaline avait des effets apaisants en même temps. Ma mission est celle-ci : faire le guet et avertir le plus rapidement les camarades en cas d’arrivée de groupe suspect qui pourrait être de Patrie et Liberté ou si la foule se forme et devient menaçante pour l’opération en cours. Agent de liaison, en quelque sorte, entre « José » et ceux qui entreront dans le magasin suspecté de stocker des aliments pour le marché noir. Les uns après les autres les camarades arrivent. J’en compte maintenant 10. Deux doivent arriver avec des habitants du quartier, membres de la JAP, qui assurent un peu le rôle d’huissiers. 11, seulement, manquent 4, mais l’heure est dépassée depuis dix minutes maintenant… L’ordre est donné par le responsable d’opération de commencer la perquisition. Un camarade toque. On lui ouvre. Il informe la propriétaire du magasin de la raison de notre venue. Refus de nous laisser entrer. La porte est tout de même maintenue ouverte par deux autres camarades, pendant que le premier se charge de discuter avec la femme qui hurle son mécontentement à qui veut l’entendre. Une foule d’une vingtaine de personnes est là, que j’essaye de dévisager du mieux que je peux, essayant de deviner qui est qui, qui fait quoi ici et quelles sont ses intentions. Des gens du quartier apparemment, qui manifestent leur joie de nous voir démanteler ce repère d’accaparement les laissant sans nourriture malgré des files d’attentes de plusieurs heures. Des curieux, aussi. Près de la fenêtre où je me trouve, je peux entendre venus de l’intérieur des pleurs d’enfants que ne couvrent pas les protestations de la femme. Les camarades fouillent et semblent ne rien trouver.

— Fils de chiens ! Je n’ai rien caché ! Je n’ai même pas le droit de prendre des vacances alors que je n’ai rien à vendre et maintenant vous entrez chez moi sans raison !

— Si, Madame, la raison est que vous êtes soupçonnée de nourrir le marché noir et non pas les gens de votre quartier !

Le contrôle doit se passer sans effusion de sang, dans le plus grand calme possible. Les voisins s’agitent et prennent à parti la commerçante, lui rappelant toutes les irrégularités qu’ils ont constatées ou ressenties. Mais ils ne semblent pas la menacer physiquement, ce qui me permet de rester vigilant sur la rue. Il y a maintenant une grosse trentaine de personne, peut-être plus. Les membres de la JAP font l’inventaire de ce qu’il y a dans le magasin : peu. Des insultes fusent : « vieille momie accapareuse ! » ; des menaces : « il n’y a besoin que d’un système de distribution dans ce pays, vous êtes du passé, les JAP sont l’avenir ! » ; et puis quelques réponses de voisins venus défendre la commerçante : « voleurs ! », « qui vous autorisent à faire ceci ? ». Ce qui m’inquiète le plus c’est la voiture de carabineros qui est arrivée, même si les quatre hommes qui se trouvent dedans ne paraissent pas décidés à intervenir. Attendent-ils du renfort ? Un autre guetteur les a vus comme moi, nous nous comprenons d’un geste de la tête et nous répartissons spontanément la tâche de les surveiller pendant que nous restons attentifs à ce qui se passe de l’autre côté. « José », dans la fourgonnette, est aussi là de toute façon et peut klaxonner s’il y a une menace, le moteur tourne puisque, comme nous ne sommes armés que d’armes contondantes, il nous faut pouvoir partir rapidement en cas de grabuge.

Les camarades au brassard rouge sortent. On y va. Combien de temps tout cela a-t-il duré ? Une demi-heure peut-être, mais le temps est étrange lors de moments aussi spéciaux, bizarrement malléable. Les voisins continuent de discuter fortement – de s’engueuler ? – avec la propriétaire. Nous demandons maintenant à tout le monde de rentrer chez lui dans le calme, en vain. Ce n’est désormais plus de notre ressort, les voisins devront gérer leurs relations quotidiennes entre eux.

Un à un les camarades rentrent dans la fourgonnette, leurs visages laissant transparaitre la déception, l’angoisse, la hargne… “José” démarre. Personne n’ose prendre la parole. Elle revient alors au chef d’opération.

— Quatre absents : restez joignables ce soir pour ceux qui ont des téléphones, il faudra voir la raison de ces défections. Espérons qu’il n’y ait rien de grave.

Légers hochements de la tête en signe d’acquiescement.

— L’opération n’est pas un échec, camarades. Certes, ou nous avons été mal informés ou cette commerçante a mis ses provisions ailleurs. On peut s’attendre à tout. Je vous rappelle donc aussi à la plus grande discrétion, même avec des camarades que vous connaissez et en qui vous auriez confiance. De toute façon il faut voir l’aspect positif : 1) la JAP nous a aidé et nous avons rappelé à cette personne que l’avenir était dans les mains de l’Etat, pas d’elle et des siens ; 2) le voisinage était avec nous, et nous avons envoyé un signe fort de présence et d’espoir.

Il n’a pas tort. On ne peut taper juste à chaque fois. Il y aura des succès plus francs.

— Et puis nous n’avons pas eu de problèmes majeurs : aucun coup de feu, aucun coup tout court. Pour moi c’est une bonne action, aujourd’hui. Bravo, camarades.

Nous rendons nos brassards. “José” nous laisse les uns après les autres à des endroits différents de la ville. Le groupe ponctuel se disperse. Il n’existe plus. Nous ne sommes personne. Sinon la force anonyme du Peuple. Je descends moi-même sur Vicuña Mackenna au croisement avec Departemental. M’insère dans la nuit chaude comme n’importe qui, même si j’ai les cheveux trop clairs pour me fondre totalement parmi les passants. Je me sens las. Extrêmement. Et jouis de cette ambiance entre deux mondes où la ville bascule tout doucement dans la nuit, dans le ronflement des voitures qui se suivent sur la grande avenue. Affiches pour les élections de mars. Pancartes revendicatives. Vendeurs et mendiants qu’il faut contourner sur le trottoir. Je rentre dans une cabine téléphonique. Sonnerie (3x). Pablito répond :

— Oh Pablito, comment vas-tu, mon guerrier mapuche2 ! C’est Jean ! Tu reconnais ma voix ?

— Salut, Jean !

— Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?

— J’ai joué.

J’aimerais parler des heures avec ce petit bout d’innocence. Savoir dans quel monde fictif il s’est débattu, en espérant que ses jeux ne soient pas déjà trop sérieux, qu’il ait le temps de se construire un univers propre avant d’intégrer celui des adultes…

— Ta maman est là ?

— Non. Elle va venir bientôt.

— Ah, mince. Tu lui diras qu’elle peut me rappeler chez moi, s’il te plait ?

— Oui.

— Tu n’oublies pas, n’est-ce pas ?

— Oui.

— A bientôt, petit bout. Dors bien, passe une bonne journée de classe demain et fais un gros bisou à ta maman !

— Elle est pas là, Maman — dit-il tout d’un coup avec des sanglots dans la voix.

— Mais elle va venir bientôt et…

Et la communication a été coupée puisque j’ai oublié de remettre des pièces pendant que nous parlions et que le temps payé s’est écoulé. Je n’ai pas assez en poche pour rappeler le petit que je devine seul dans l’appartement. Où est encore sa mère ?

Je rentre dans la maison de Marcia, car je n’ai pas osé aller chez Natalia. Je n’arrive même plus à dire chez moi, comme je le disais naïvement au début. Condamné à roder près du téléphone pour prendre au plus vite la communication si Natalia appelait, il me faut rester dans les parages de la propriétaire et son salon décoré sans goût, plutôt que de m’enfermer tranquillement dans mes quelques mètres carrés de calme.

Vers 20h, j’angoisse un peu. J’espère qu’elle est au moins rentrée s’occuper de Pablito. S’il lui était arrivé quelque chose ? Je prends le téléphone et appelle tout d’un coup. Natalia me répond :

— Je me faisais du souci !

— Non, ne t’inquiète pas, je viens de l’endormir. Et toi tu vas bien ?

J’aimerais tant lui raconter ma journée, mais je n’en ai pas le droit. Je dois rester évasif et flou, et mon contenter de lui avouer ma fatigue, ce soir.

— Allez, ça ira mieux demain. Tu devrais dormir tôt et prendre des forces.

A ce moment-là Marcia, sort de la chambre qu’elle occupe avec son petit Tomás et me regarde fixement pour bien me signifier qu’elle me voit téléphoner et que cela aura un coût. J’ai envie de lui envoyer tout l’argent que j’ai dans la figure et de l’insulter pour les mots tendres qui ne pourront plus sortir de ma bouche pour Natalia, maintenant que sa présence malsaine m’en détourne. Oui, ça ira mieux demain, je l’embrasse, demande combien je dois à l’ogresse, paye la somme ridiculement élevée qu’elle me réclame et m’en vais manger un peu de lait et de pain qu’il me reste, car je me rends compte que j’ai faim. Je n’ai même pas eu la force de lui faire la morale pour cet enfant qu’elle a laissé seul. C’est peut-être mieux comme ça. Il y aura des jours plus joyeux. Demain peut-être. Ou quelques semaines après les élections parlementaires et sénatoriales, si nous obtenons la majorité nécessaire nous permettant de mener à bien la politique révolutionnaire. Comme éliminer ces commerçants privés qui ne servent à rien puisque la DINAC et les JAP existent et qu’en plus les prix sont fixés, étendre le panier populaire et rationnaliser la distribution de manière égalitaire… Il y aura encore du travail, et moi demain matin, je vais me lever tôt pour aller faire la queue et trouver de quoi manger. Quitte à y passer une partie de mon samedi.

Notes

  1. Fidel Castro est venu au Chili en novembre 1971 pour une visite initialement prévue d’une semaine, qui fut prolongée, à l’initiative du leader cubain, de deux supplémentaires.  « Sa visite fut un tremblement de terre politique qui enthousiasma la gauche, mais participa aussi à la polarisation du pays. La présence de Fidel Castro au Chili divisa le pays en deux ; il appuya l’UP et utilisa son ascendant pour essayer de convaincre la gauche non parlementaire du fait qu’Allende représentait la meilleure possibilité pour la révolution au Chili de son côté, l’opposition répondit avec des attaques continues contre Fidel Castro et la révolution cubaine. Castro se rendit compte de ce que la situation au Chili changeait rapidement et que l’opposition n’était plus seulement conduite par des secteurs libéraux, mais que d’autres groupes se faisaient présents. […] Sa visite nuit plus à l’UP qu’elle ne l’aida » [Israel Zipper 2006, 58].
  2. Les Mapuche, littéralement « Peuple de la terre » en mapudungun, sont les communautés aborigènes de la zone centre-sud du Chili et de l’Argentine, connues également sous le nom d’Araucans. [Note du narrateur]

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