Le temps est loin de nos vingt ans
Des coups de poings, des coups de sang
Mais qu’à c’la n’tienne : c’est pas fini
On peut chanter quand le verre est bien rempli

Graeme Allwright, « Nos retrouvailles » (1966) dans Joue, joue, joue

Les deux hommes se sont donné rendez-vous au café Colonia, dans le centre-ville. Jean est un peu tendu, il ne sait pas ce qu’est devenu son vieil ami de jeunesse, ils ne se sont pas vus depuis si longtemps, tant qu’il n’ose compter – il n’aurait pas assez de doigts dans les deux mains pour le faire. C’était tellement imprévu pour lui de le voir ici, qu’il ne réalise pas vraiment. Juan est plus décontracté. Il est en position de force à vrai dire, c’est facile pour lui : il a un métier passionnant, des succès féminins, une belle voiture avec laquelle il est venu (pour raccompagner gentiment Jean, d’une part, puisqu’il sait qu’il habite loin et que ce n’est pas facile de prendre un bus par les temps qui courent à pied faute de pièces de rechange, mais aussi, pour montrer sa belle décapotable à son ami – Juan avec sa voiture se comporte comme un homme de base, vaniteux, fier, il en a un peu conscience mais est plus atteint par ce mal qu’il ne le croit). Il est bien établi dans la société chilienne, bref au jeu « Destins – Jeu de la vie », il s’en est plutôt bien tiré.

Juan arrive, Jean est déjà là, arrivé bien avant qui ne voulait surtout par être en retard. Ils se sourient, s’embrassent, cherchent à nouveau les traits du jeune homme qu’ils ont tous deux connus en l’autre, en filigrane, dans le visage de l’homme mûr qui est maintenant face à eux. Ils rentrent dans le café. Comme on ne sait pas bien encore comment on va aborder le présent, Juan commence par parler du passé :

— Tu te souviens, on nous surnommait les deux Jeans. Toi Jean de la Lune et moi Jean sans terre… Quelle étrangeté de nous voir réunis aujourd’hui au Chili, à 10 000 km de notre Paris natal où nous nous sommes connus… Plus ces élections, j’ai eu du mal à dormir cette nuit !

— Ah oui, on nous appelait comme ça, c’est vrai, je ne m’en souvenais plus…

Jean part alors dans une longue rêverie dans laquelle Juan le laisse pénétrer, sans le déranger, lui laissant le temps de s’y engouffrer sans retenue, buvant tranquillement son verre de vin rouge et mangeant ses empanadas tout en dévisageant les autres hommes présents dans le troquet, d’en faire le tour, et de décider par lui-même s’il veut faire le récit de son voyage dans ses pensées à son retour.

— Bon, allez, rompons la glace, qu’est-ce que tu viens faire au Chili ? Comment tu es arrivé là ? — se lance Juan.

— Je suis venu participer à la première révolution du monde sortie des urnes ! Et qui va continuer encore grâce aux urnes d’hier ! Tu as refait de la politique après ton passage au PSU, toi ?

— Oh, j’avais oublié, ça ! Non, c’est vieux tout ceci. J’ai arrêté la politique peu après y avoir goûté. Je me suis adonné ensuite à la philosophie et à l’économie. Tu sais à quoi j’ai pensé cette nuit ? Que notre destin est vraiment étrange ! Non ? Nous sommes tous les deux nés à Paris en 1939, ta famille avait fui l’Alsace envahie par le IIIème Reich et moi j’étais le petit Espagnol né dans un camp pyrénéen, alors que la mienne s’était échappée d’Espagne. Et nous deux, gosses rassemblés dans la capitale par deux guerres qui ne nous concernaient en rien, une qui terminait et une qui commençait, nous avons été charriés au même endroit et avons grandi ensemble, comme des frères, jusqu’à Sciences Po, après le Bac. Pourquoi avais-tu choisi la politique, toi ?

— A cause de l’Algérie et de la colonisation. Je pense que je voulais changer l’équilibre des forces mondiales et construire une France plus juste, plus respectueuse des nations, une France fidèle à ses Droits de l’Homme, pas celle de la torture et de la guerre ! C’était sans doute présomptueux mais tant qu’à faire quelque chose et gagner ma vie je voulais le faire de cette façon, qui me paraissait la plus noble.

— Moi je pense que c’est à cause d’une anthropologie très sceptique : si tous les Hommes sont des crapules, je préférais faire partie de ceux qui sont en position de force. J’ai appris depuis que dominer les autres est une relation sale qui rabaisse tous les protagonistes de l’histoire. J’ai même fait cette merde de guerre d’Algérie… J’y ai été un bon Français pendant le « putsch des généraux », car j’étais pour l’indépendance du pays, derrière Monsieur de Gaulle. Un bon Français, oui… Et qui t’a fait penser au Chili en particulier ?

— Mes parents connaissaient Neruda

— Ah. Qu’est-ce que tu aimes le plus chez lui ? Le grand poète qui admirait Staline ou le candidat communiste qui fait des vers tranquillement dans des belles maisons luxueuses ? Il parait que son dernier recueil de poèmes – si on peut appeler ça « poème » et non tract avec des rimes pauvres – est atroce !

— Je ne l’ai pas encore lu… Et, toi, pourquoi es-tu venu au Chili ?

— J’y ai un peu de famille, tu te souviens ? Un oncle. J’avais été en 1955 en vacances. Même que…

— Quoi ?

— Non, rien. Et j’ai eu l’opportunité d’y venir il y a trois ans, alors j’ai foncé en disant que ça me changerait.

— Et tu es venu tout seul ?

— Oui, je n’ai pas de femme ni enfant, si c’est que tu voulais dire. J’ai continué le violoncelle aussi, c’est un peu plus encombrant qu’un violon, mais je suis toujours comme un juif errant prêt à partir dès qu’on veut lui faire la peau… Et toi, depuis combien de temps es-tu là ? Tu es venu accompagné ou tu as trouvé ici une de ces ravissantes femmes qui embellissent cette ville ?

— Je suis venu seul, et j’ai trouvé… enfin, c’est compliqué…

— Toi, tu es amoureux et elle te fait tourner la tête en profitant de la situation…? — déclare malicieusement le séducteur.

— Non, non, elle est occupée, elle a un travail prenant, et un petit dont elle doit s’occuper.

— Oh ! Situation peu classique. Tu es un peu papa, alors ?

— Un peu : j’aime beaucoup son petit Pablo.

Abrégeons : ils se parlent ensuite de leur travail respectif, de leur lieu de vie, Juan restant évasif sur l’endroit exact où il habite – toujours son instinct de protection, futile d’ailleurs, puisqu’il suffirait de le suivre une fois pour connaître son adresse –, Jean narre ses malheurs avec cette grosse Marcia qui repousse sans cesse les limites de la bassesse, Juan prétexte aussi avoir une relation difficile avec une femme pour éviter de parler plus longuement de ce sujet et ne pas donner l’impression qu’il veut donner l’impression qu’il a une vie parfaite. Peu à peu, par la médiation des résultats définitifs d’hier qui ne sont toujours pas arrivés (tout de même nous sommes lundi soir, cela fait plus de 24h que les élections sont closes !), ils en viennent à parler politique, c’eut été impossible autrement aujourd’hui. En choisissant ses termes, Juan exprime néanmoins ses divergences avec l’UP. Vous les connaissez. La réponse de Jean est elle aussi assez prévisible :

— Mais il y a tant d’injustices dans ce pays que cela doit changer !

— Le problème est que les anciens dominés ne sont pas mus ni par la justice sociale ni par une fraternité nouvelle…

— Mais si !

— … mais par l’esprit de revanche et la haine. S’il s’agit seulement de retourner la direction de la violence, ils risquent de tomber sur plus forts qu’eux. Ou alors il n’y aura pas de gagnant et tout le monde perdra à ce jeu-là. Toi et moi ne sommes pas Chiliens, nous pouvons quitter le navire, mais si tu aimes le pays et ses habitants, rends-toi compte que cette révolution est pour beaucoup leur tombeau. Je sais bien qu’aujourd’hui cela les amuse de jouer à la guerre et de se prendre pour des héros, mais si tu as de la compassion préviens-les… d’eux-mêmes !

— Je me sens Chilien, Juan, aujourd’hui.

— Qui sait… Tu as vu les résultats du premier tour des législatives françaises : 51% [pour la droite] / 45%. C’est sensiblement la même chose qu’ici. Certes, un candidat de gauche ne serait pas président en 1975 avec 36% des voix seulement, comme ici, et la droite a encore de l’avenir devant elle… mais enfin, en 1964 parait-il que la DC pensait être au pouvoir pour quarante ans, figure-toi ! Et puis la dynamique des deux pays parait la même, depuis la gauchisation de la société post-68. Sur un accident de l’Histoire qui sait, donc, si Mitterrand n’arrivera pas un jour … Qui sait si demain tu n’auras pas envie de faire à Paris ce que tu es venu faire à Santiago ?

— Non, je suis venu à Santiago et je resterai au Chili.

Ils parlent ensuite de beaucoup de choses, mais j’ai estimé que si moi-même je m’étais ennuyé à l’écouter, cela ne servait à rien de vous le conter. Ils se donnent ainsi des nouvelles de la famille, des parents, de la sœur, des amis d’enfance, comme à une réunion d’anciens combattants qui lassent rapidement ceux qui n’ont pas vécu ces moments-là.

L’avènement de l’Homme Nouveau vous attend dans le prochain chapitre, ce sera plus intéressant que s’appesantir à écouter ces deux-là.