§José Joaquín Pérez. Puisqu’il fait un temps tout à fait agréable, nous allons tous les six marcher vers la Vía Alemana où mes beaux-parents n’avaient jamais été. Comme nous marchons tous les deux entre le couple de ses parents et le petit Pablo qui est en train de courir avec un de ses copains devant nous, Natalia en profite pour me glisser discrètement :

— Mes parents ont encore du mal à se faire au nouveau régime populaire. Ils considèrent encore qu’ils n’ont rien à faire dans les quartiers allemands. Encore victimes de cet apartheid silencieux qui sévissait au Chili avant Allende, surtout dans le sud. Ici, les mapuche ou les pauvres, on n’est rien pour les propriétaires, pour les blonds et bien blancs. On est comme de la merde. Mais ça tombe mal, on a décidé de puer très fort, d’être tout liquide et de couler partout, partout jusque dans leur quartier.

— Je ne pensais pas que tu transformerais une sortie dominicale en acte politique, Natalia.

— Il y a pire comme acte politique, Jean, que d’aller se promener dans de belles rues protégées, non ?

Et puis nous finissons vraiment par rester seuls sur le chemin et j’ai l’impression de découvrir celle que j’aime, comme si je ne l’avais connue avant les deux dernières semaines. Elle si discrète d’habitude, presque secrète, la voilà qui s’épanche et se dévoile. Comme transfigurée une fois sortie de Santiago et de son rythme.

— Et c’est là, au coin de ce hangar qui était alors un garage que j’ai été dépucelée. J’étais venue voir un grand et beau garagiste pour un prétexte idiot qui lui faisait assez comprendre que j’étais là exclusivement pour lui. Et qu’il mette sur mon corps ses lourdes mains noires. Ce qu’il a fait d’ailleurs, je ne te dis pas le temps que j’ai mis pour enlever cette graisse noire de cambouis sur ma peau, après coup. (Elle part d’un grand rire.) Et pour que les parents ne le voient pas, surtout !

Elle me raconte ça comme elle me raconterait une petite bêtise, j’en suis presque gêné. Qu’est-ce qui arrive à Natalia ? Pourquoi n’ai-je pas toujours à mes côtés la Natalia hors-Santiago, celle que j’ai étreint la première fois sur une plage et qui est si souriante et douce dans sa ville natale ? Sera-t-elle toujours comme ça, aux lendemains de la révolution ? Je ne m’interdis pas de rêver. Pourquoi le faudrait-il ?

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