§Premier. Me voilà rentré à Santiago.1

Le retour dans la capitale n’a pas été facile pour tous les trois. Natalia est toujours plus forte que Pablo et moi-même réunis. Alors que j’ai eu le ventre noué pendant tout le trajet du retour, ayant encore en tête les pleurs du petit à cette nouvelle séparation et l’accueil chaleureux reçu chez ces gens, Natalia paraissait résolue et inexpressive. Son combat est sa force : elle sait qu’on ne fait rien de grand sans sacrifice, sans effort, sans violence. Ne serait-ce que par violence à soi-même. La plénitude est pour les plaines où paissent les moutons, elle, est un condor.

Nous avons parlé de choses et d’autres dans la voiture, sans gravité, sérieusement, mais pas du week-end passé. Je ne pense pas pour autant qu’elle n’aime pas son fils, je vois bien qu’elle fait tout pour qu’il soit heureux, et que le laisser chez ses grands-parents est ce qu’il y a de mieux pour lui, compte tenu de sa double vie de psychologue et de militante.

Hormis, donc, cette déchirure, ce repos en province m’a fait un bien fou, et même si en revenant je retrouve mes soucis quotidiens, vivre dans un trou à rat, avec des camarades étranges, sortes de perdants résolus qui boivent beaucoup et mènent une vie passablement routinière s’il n’y avait pas ces quelques moments de transcendance que la révolution leur permet de connaître, un travail à retrouver en commençant à démarcher les potentiels employeurs, j’ai quand même ressenti le besoin d’agir.

Et me voilà en pleine action, enfin ! Enfin… je suis dans la voiture et j’attends avec un camarade que le groupe revienne d’un hangar où je ne sais ce qu’ils doivent faire.

Des coups de feu retentissent.

Au loin nous voyons des ombres s’enfuir en courant. “Cristóbal” allume le moteur et me tend un revolver. J’hésite à le prendre. Je ne sais pas vraiment m’en servir et j’avais bien dit que je ne voulais pas savoir le faire. C’est pour ça que je dois parfois faire le guet plutôt que de participer pleinement… mais je comprends qu’il vaut mieux qu’on soit prêts en cas de grabuge. Alors que nous n’entendons plus de bruit, j’ai cette chose dans la main, qui épouse mes cinq doigts, étudiée pour, et qui me fascine et me répugne. Je suis transi.

Ce sont des nôtres qui reviennent, ils ont l’air grave. Ils ont surtout un cadavre à transporter. Lorsque j’essaye de voir qui c’est, on m’informe que tout va bien : ce n’est qu’un type de Patrie et Liberté. Un de ceux qui y étaient nous explique qu’ils ont débarqué de nulle part, avertis par on ne sait qui, était-ce un piège ? Il a fallu se défendre alors, et, bien qu’involontairement de la part des camarades, cette ordure (il désigne le cadavre) ne verra pas le jour demain.

— Et qu’est-ce qu’on fait du corps ? On ne sait même pas qui c’est — dit l’un d’entre nous.

— On a des ouvriers dans le bâtiment ici, non ?

— Oui, camarade.

— Bon on va le faire couler dans du béton. — ordonne le chef d’opération. Rendez-vous compte, pour une fois que cette petite raclure d’extrême-droite va servir à construire le pays dont il se dit si fier, au lieu de le saboter. Quelle belle fin, non ?

— Et on ne dit rien à la famille ?

— Non. On ne va pas faire des recherches, on a autre chose à faire. Il aura disparu : ce ne sera pas la première fois qu’un bourgeois décide de tout quitter et fugue pour devenir un de ces parasites de hippie ou autre dégénéré. Eusebio, prends-le par le buste et Gabriel, par les pieds ! Mettez-le dans la fourgonnette.

Les morts, sûrs, sont toujours laids.

Note

  1. Une bourse spéciale négociée avec les syndicats étudiants, ainsi qu’une remise à plat des conditions de travail des travailleurs qui ont participé à mon élaboration, et grâce au dialogue constructif de la CUT, nous permettent de rétablir les marges telles qu’elles étaient avant 1. X §Synco. Nous nous excusons pour ce désagrément passager, ami lecteur.

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