§10. A mon retour avenue Matta, le climat a changé puisque les carabiniers, appelés par les patrons, se sont invités à la fête. Visières relevées, armes encore muettes, leur présence n’en est pas moins menaçante. Qu’ils ne comptent pas, cependant, sur notre lâcheté. Nous serons enracinés ici comme des arbres centenaires, fidèles à la banderole que des camarades ont accrochée devant l’une des fabriques et qui proclame bien fort à qui ne l’aurait pas encore compris :

Travailleurs mains fermes et à l’attaque !

Au moins à la défense.

Même si nous ne pouvons pas empêcher les occupants du bâtiment de se faire ravitailler une fois de plus, à nos nez tout rouges et à nos barbes toujours plus longues (je commence personnellement à avoir les cheveux assez longs), dans un mélange de cris et d’insultes. Qui promettent des jours tendus à la sortie de cet affrontement puisqu’il faudra bien, même si on ne voit pas encore comment, que les gens qui sont en train de se gratifier de noms d’oiseaux travaillent ensemble, demain, pour le bon fonctionnement de nos usines…

Aux camarades qui les traitent de fascistes et de laquais de la droite, les carabiniers ne répondent le plus souvent que par des regards froids. Soucieux de ne pas répondre aux provocations. Conscients qu’une seule de leur faute retarderait l’assaut dont ils doivent attendre le feu vert. Nous sommes vendredi soir, et il va falloir commencer à se préparer une nouvelle nuit de siège, sachant que celui-ci est largement tempéré par les soutiens extérieurs qu’ils viennent de recevoir.

Samedi matin, je suis réveillé d’un sommeil inconfortable par l’agitation qui a lieu autour de la tente. Le feu vert qu’ils attendaient a dû arriver, les visières se sont baissées et ce sont désormais les gaz lacrymogènes que nous promettent les carabiniers si les négociations ne suffisent pas. Les consignes dans nos rangs sont strictes : on résiste mais pas de violence. Nous sommes donc dispersés sans trop de difficulté, les “résidants” provisoires des fabriques libérées sous les huées et quelques rares jets de pierres et de déchets, alors que les bâtiments sont immédiatement occupés et bouclés par les forces de l’ordre. Je n’avais pas remarqué que Luís Ahumada se trouvait tout près de moi, avec qui j’ai eu l’occasion de discuter ces deux dernières semaines de lutte dans la rue. Il doit voir se peindre sur mon visage une ombre de défaite. Sans doute est-ce pourquoi il tient à me rassurer.

— Ils semblent gagner une bataille, Jean, mais l’entreprise ne reprendra pas le travail lundi. Ils ne peuvent pas nous obliger. Le temps est avec nous, et je t’assure que la victoire se dessine, par étapes, mais attend d’en voir la forme finale !

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