§9. Tout au plus si j’ai dormi 4h et me voilà de nouveau en route, dans le froid du petit matin, vers les laboratoires où j’ai peur d’être déjà en retard pour relever les camarades. En espérant que rien ne leur soit arrivé. Natalia m’a prêté un vélo. Que lui a sûrement prêté de force un habitant des beaux quartiers, mais qu’importe, il est bien utile pour rouler ces 10 km qui séparent mon point de départ de mon point d’arrivée. Même s’il faut sans cesse faire attention, sur l’Alameda, d’éviter les pierres sorties du chantier du métro pour faire des barricades ou les jeter ou sur les carabiniers ou sur des ennemis. Ou les chiens qui dorment, et puis un, parfois, vous aboie dessus et court après vous sans raison. Les déchets, les aspérités de la route, et cette finale qui, finalement, a eu la bonne idée de ne pas être gagnée hier soir : vu la fête qu’il y aurait eu dans toute la ville, j’aurais passé une autre nuit blanche. J’espère que tout sera fini pour le troisième match… et puis le froid, encore, qui pénètre dans mon pantalon, les manches de ma veste, le col, sale froid d’hiver.

— Jean, content de te voir.

— Moi aussi, les gars. Comment ça va ?

— Crevés. Mais pas d’affrontements à noter.

— Oui, on est toujours aussi nombreux, ça fait plaisir ! — constaté-je.

En effet, une vingtaine d’hommes sont rassemblés autour du feu, l’air fatigué.

María Eugenia Farías, cette belle femme de 28 ans, militante du PC et véritable figure du syndicat à Geka, celle par qui le chantage est arrivé puisque les patrons proposaient d’arrêter les plaintes contre les deux ouvrières et d’augmenter les salaires en échange de sa démission (la plainte contre les deux camarades ayant débutée lorsqu’elle était en vacances, d’ailleurs) est encore et toujours parmi nous. Avec dans ses yeux la même force féminine qui m’avait impressionné – m’impressionne toujours même si la haine en elle commence, je trouve, à ternir la beauté de sa force. Personnellement, pour avoir de nouveau discuté librement, en tant que nouveau et peut-être, malgré tout, d’étranger, avec des ouvriers situés différemment, je suis de moins en moins sûr de l’innocence des deux accusées. Il semblerait bien, même, que les vols – qu’une des revendications aimerait transformer en droit légal à récupérer un peu de marchandise tous les mois, comme un avantage en nature du travail à Geka – soient assez répandus, notamment par les syndicats. Et que les deux pauvres femmes ont servi de bouc-émissaires pour un petit larcin. Faute, pour les patrons, d’oser s’attaquer tout de suite à de plus gros poissons… Difficile de démêler le vrai du faux dans tout ça. Je pense qu’il vaut mieux, dans le doute, croire les camarades révolutionnaires et avancer, de manière plus ou moins honnête – mais jamais plus malhonnête que les mensonges des patrons – vers le passage de l’entreprise à l’Aire de Propriété Sociale. Une fois que nous travaillerons pour le peuple et non pour l’intérêt privé de quelques investisseurs, personne ne sera tenté de voler ses frères.

Luís Ahumada, militant PS – qui semble s’être détaché comme étant le deuxième leader de cette grève parce qu’il distribue les vivres, les couvertures et organise, de fait, la petite vie au pied des deux fabriques, celle de dentifrice et celle de savon et shampooing – me sort de mes rêveries :

— Tiens, camarade, aide la camarade à porter ça à Vasconia [c’est-à-dire à la fabrique de savon et shampooing – NdN contraint], s’il te plait — me dit-il en me montrant une grande gamelle remplie de cazuela que nous pourrons porter à deux sans problème, chacun tenant une anse grâce à des chiffons pour ne pas nous brûler.

— En avant ! — fait la co(l)porteuse de soupe de sa douce voix aussi fluette que son corps.

Mais le poids ne semble pas être un problème pour elle, qui me sourit tout en portant. Nous faisons connaissance tout en gardant toute notre attention à ne rien renverser.

— Ça ne te gêne pas de rapporter les chiffons seul ? Il faut que j’aille relever ma mère dans une queue de farine dès que je peux. Je travaille à Maxwell, moi, comme mon mari qui participe aux brigades de défenses. Et toi ?

— A Geka. Mais depuis peu. J’y ai travaillé trois jours en fait, avant la grève…

— Ah et tu vas être payé ?

— Je ne sais pas…

— Tu manges comment, alors ?

Je lui montre la cazuela d’un signe de tête.

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