Il ne peut pas y avoir de calme dans l’amour, puisque ce que l’on a obtenu n’est jamais qu’un nouveau point de départ pour désirer davantage.

Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs

§8. Je sais que Jean se trouve au Stade National pour LE match de l’année, et même de ces trente dernières années au Chili. Je devrais y être aussi, mais je lui ai laissé ma place. J’ai la tête ailleurs.
Car trois jours après le premier abordage, me voilà devant chez elle

— Elle qui ?
— Helena, qui voulez-vous que ce soit d’autre ?

à attendre encore une fois. Elle sort, je suis là et la suis de loin, elle s’engage dans une rue, je prends la parallèle en trottinant puis l’attend au coin. Elle passe perpendiculairement.

— Des fleurs.

Elle se retourne négligemment ignorant tout de l’émission et de la destination du message, est-ce elle en tant qu’individu à qui on s’adresse maladroitement ou est-ce en tant que cible d’un colporteur ? Pas du tout : c’est moi qui la regarde sans la première crainte, comme si notre première entrevue avait enroulé une certaine intimité autour de nous.

— Des fleurs pour me faire pardonner de vous avoir fait sursauter, la dernière fois.

— Vous êtes là ?

— Je voulais juste vous revoir, j’espère que je ne vous importune pas. Vous étiez gênée, l’autre jour, je vous remercie de ne pas m’avoir éconduit.

— Non, je… Merci. Elles sont très belles.

— Je les ai choisies en pensant à vous, mais cette petite pensée, là, isolée sur le côté est celle que j’ai pour vous depuis que vous vous êtes introduite involontairement dans ma vie, quand je m’étais résolu aux morsures des regrets. Et puis, je vous rassure, je n’ai pas mis de longs vers grincheux dans lesquels je vous rappellerais qu’elles faneront et vous avec si vous ne m’aimez pas.1

Je n’ai pas arrêté le cours de votre corps, bien que j’aie réussi à le freiner pour l’instant. Mais je ne vous connais pas, aussi j’aimerais le dévier, plus longuement cette fois-ci, des projets que vous vouliez le voir réaliser, où quand comme vous voulez. Laissez-moi vous inviter à dîner, innocemment aux yeux de tous, je n’en aurais que pour vous. Je voudrais juste pouvoir vous prendre un peu de votre temps.

— Vous ne manquez pas d’audace, vous ?

— Je ne suis pas audacieux d’habitude, mais j’essaye de prendre sur moi.

— Où m’avez-vous vue, cette première fois ?

— Un soir. Il paraît que vous étiez souffrante. Et quelque temps après, vous dansiez. Je ne demandais rien à la vie, je riais, j’étais comblé. Et je vous ai vu, la musique était taillée sur mesure pour vous, la lumière vous habillait, le monde était encastré autour de votre corps, vous avez été comme une apparition, je n’ai plus pu rire de la soirée, je n’ai plus su parler, je vous regardais vous entretenir avec vos voisins, depuis cet instant vous avez créé un vide en moi.

— Tant que ça …et vous ne me connaissez même pas !

— Non. J’ai vu vos gestes mesurés sans que jamais vous ne vous répandiez, cette façon que vous avez d’écouter et de mettre en confiance, cette simplicité qui émane de vous au-delà des orgueils puérils, vous avez le ton des gens sûrs d’eux sans jamais n’avoir le besoin de vous imposer, je vous ai vu ne pas répondre ni même d’un sourire complice aux bassesses admises, vous êtes digne et fière, vous êtes bien trop haute pour avoir à vous défendre, vous n’êtes pas dans la peur, tout en vous est générosité.

— E…

— J’aime votre façon de goûter l’existence sans mépris ni suffisance, cherchant votre bonheur dans une beauté quotidienne, j’aime votre droiture.

— Et vous avez vu tout ceci en une soirée de discrets regards ?

— Oui. Je ne suis ni frivole ni volage, j’ai juste appris à discerner peut-être, ce qui dans nos comédies est de l’ordre de la prestation, et ce qui relève de la vérité. La langue se tortille, soixante-dix-sept fois, le corps ne trompe pas. Tout est dit en trois mouvements, je vous ai vue naturelle, vous ne pouviez mentir et je ne sais rien de vous mais tout ce qu’il y a d’essentiel pour avoir envie d’apprendre tout le reste.

Elle respire les fleurs en me regardant au travers, d’un air dubitatif, comme me demandant du coin de l’œil ce que je peux bien m’acharner à lui vouloir. Est-elle en train d’essayer de se souvenir de moi lors de cette fameuse soirée où je l’ai vue ? Petite moue que je suis impatient d’embrasser ; attendre, attendre et manœuvrer.

— Vous savez — reprends-je — je déteste les circonstances, ce hasard qui, s’il m’a permis de vous revoir, a surtout fait que je ne fais pas partie de votre entourage, ni un de vos proches, ni un camarade d’enfance, un collègue, ou quoi que ce soit d’autre qui m’aurait permis d’être à vos côtés plus souvent. J’aurais eu alors tout le temps pour tenter quelques approches par cercles concentriques, attaques obliques et pacifiques, faire en sorte que vous me trouviez de l’intérêt, mettre en avant tous les stratagèmes de la lente séduction. Mais je suis pour vous un parfait inconnu, alors je me débats comme je peux pour réparer ce tort que m’a fait la vie.

— Pour ma défense… c’est que… je suis déjà prise, vous savez…

— Laissez-moi ma chance comme vous lui avez laissé la sienne ! Ça ne vous engage à rien, je m’incline s’il conserve votre préférence, mais je veux être battu par lui, par votre choix, pas par le fait qu’il vous ait croisée avant moi, bêtement par un hasard chronologique.

— Je ne sais pas. Tout est si rapide…

— Vous avez raison, mais ai-je d’autres moyens ?

— Non, seulement comprenez-moi…

— Je comprends, je suis sans doute brutal et effronté. Je ne connais pas les hypocrisies du monde. Excusez-moi encore. … Au revoir.

Imbécile (bis), je croyais qu’en lui forçant la main, par un départ attisant sa pitié, elle céderait. Mais elle ne prononce pas le « j’espère » que je lui avais comme soufflé au bout de ma perche. Je fais vingt mètres sans entendre sa voix derrière moi. Je tourne dans une rue et aucun bruit de talon ne se rapproche de moi pour me rattraper. Le fil que j’espérais encore tendu entre nous s’est coupé, il faut me rendre à l’évidence et lui abandonner mes espoirs, mais comment pouvais-je me sortir de cette impasse sans être grossier, sans lui proposer quelque chose qui n’aurait été digne pour aucun des trois protagonistes de cette histoire, dont un qui l’ignore et qui n’y est pour rien ? J’étais fichu, j’ai tout gâché en agissant de la sorte, tout est perdu et je me sens pourtant irréprochable, triste et soulagé de lui avoir de nouveau déclaré ma flamme. Reste à meubler les heures de cette soirée, maintenant…

« Nouveau match nul de Colo Colo contre Independiente, 0 à 0, ce soir au Stade National. Les deux équipes devront se départager dans un troisième et dernier match, dans une semaine à Montevideo ».

Personnellement, je n’attendrai pas une semaine pour tenter d’emporter la décision… Je dois l’emporter !

Arguments pour forcer une femme2

  1. Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
    Assise auprès du feu, dévidant et filant,
    Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
    « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »

    Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
    Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
    Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
    Bénissant votre nom de louange immortelle.

    Je serai sous la terre, et fantôme sans os
    Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
    Vous serez au foyer une vieille accroupie,
    Regrettant mon amour et votre fier dédain.

    Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
    Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. 

    Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578

    Quel rustre, ce Ronsard…

  2. Qui souvent n’attend que ça ! (Quel rustre ce DBCDF)

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