§7. Samedi, dans la journée. Sans avoir dormi de la nuit, j’ai été « relevé » par des camarades, le temps de me rendre chez Natalia (Quilicura est beaucoup trop loin !) me changer et manger.

Celle-ci est visiblement fatiguée aujourd’hui. Comme moi. A fleur de peau. Comme je pourrais l’être si le plaisir de la voir n’était pas plus fort que la fatigue. Je suppose qu’elle garde en elle de nombreux soucis qu’elle ne veut pas partager avec moi. Par pudeur, par nécessité, par crainte de moi ? Je ne sais plus par quelle bifurcation dans la conversation nous avons commencé à parler de Juan, et elle m’expose le mal qu’elle pense de cet ami à moi qu’elle ne connaît pas, ou seulement d’après mes témoignages.

— Moi, je n’aimerais pas savoir que j’ai propagé autour de moi les mauvaises langues. Comment au nom du plaisir fugace d’orgasmes passagers, perdre son orgueil, son honneur, sa réputation… Se faire sujet des discussions…

Et elle se perd dans la visualisation mentale de ces discussions d’arrière-salons. Celles-ci la dégoûtent au point de laisser en suspens une exclamation qui aurait souligné la force de son refus pour la remplacer par une moue lointaine et dubitative. Qui s’effiloche trop pour avoir la cohérence ramassée d’une solide réprobation. Elle continue :

— Le plus bel acte d’abandon, comment y éprouver un quelconque plaisir dans une atmosphère de performance ? Devoir jouer encore. Même dans ses moments d’impudeur. Avoir peur de la façon dont on est perçu. Savoir que même dans l’intimité d’une chambre on est encore sur la scène de la société car tout se saura. Ne pouvoir se laisser aller en toute simplicité. Devant la longue traine des conséquences que peut avoir la légèreté d’un instant, il vaut mieux reculer. Et si jamais, moi je voudrais alors leur faire vomir leurs souvenirs, à ces complices indiscrets. Leur facturer leurs pensées en regrets saumâtres qui les empêcheraient de dormir. Les noyer d’injures. Faire mon corps rêche et rugueux où seuls ceux qui m’aiment ne repartiraient pas dans la nuit loqueteux, écorchés jusque dans le vif de leur estime de soi, en lambeaux… Ton ami, comme les femmes qui se donnent à lui, plus que de les mépriser, je ne les comprends pas !

J’aimerais lui objecter que le risque des messes basses vaut peut-être mieux que l’hypocrisie qui fut la nôtre aux premiers temps de notre relation, lorsque nous n’avions pas le droit d’être autre chose que des militants. Et encore nous affichons-nous vraiment comme un couple ? Mais le souvenir est trop douloureux, et je garde toujours avec moi cette impression que si je parle de notre relation objectivement, Natalia va vraiment s’en rendre compte d’elle et la trouver étonnante. Puis y mettre fin, sans doute. Je suis un peu lâche, mais je ne suis pas sûr de moi, et ce non-dit, cette inertie, cette idée qu’elle est aveugle, me conviennent. Je prends donc plutôt la défense de Juan :

— Pourtant personne ne parle de lui, et lui ne divulgue rien … aussi certaines ignorent son style de vie, d’autres n’en craignent rien, …même si enfin tout est poreux et fini par circuler dans des « on dit » mal assurés. Reconnais-lui un charme, enfin, … il n’est pas plastique, on ne se retourne pas sur lui sur son chemin, se serait trop simple, il est … comme une vieille écorce qui prend vie et, sous les flammes, laisse miroiter des légers reflets d’or. Il est intelligent, son regard cloue sur place, ses petits yeux rapaces sans couleur précise me rivent à chaque fois à mon corps, comme si je voulais m’y cacher au plus profond pour ne pas me sentir complètement mis à nu. Outre sa grande culture, ses multiples connaissances, c’est à se demander s’il ne vit pas une multiplicité d’existences tant il possède une capacité de compréhension déconcertante, comme si tout ce qu’il y a à vivre n’était pour lui qu’une répétition… Et puis le silence qui l’entoure est ou de respect ou de honte : les femmes qu’il séduit sont des reines, comment veux-tu qu’elles aillent proclamer à la face du monde la honte d’avoir été éconduites, amoureuses, par un homme sans titre, sans l’appui d’une famille…

— Tu as le don de la critique artistique, mon cher. Tu sais fournir la magie à ce qui n’en a pas. Tu serais utile…

— Je crois que tu juges vite, et sans le connaître vraiment … Peut-être ne l’aimerais-tu pas jusqu’à ce qu’il s’intéresse à toi. Peut-être n’es-tu que vexée que…

— Arrête ! Laisse cette idée ! Je ne suis peut-être pas une reine, mais j’ai sans doute, selon certains critères, plus de noblesse que ces Messieurs et Mesdames, parant leurs vulgaires ébats de larmes romantiques et de douleurs métaphysiques ! L’enrobage ne trompe pas sur le contenu les êtres qui savent où regarder.

— Je ne voulais pas t’outrager. D’ailleurs, je ne sais s’il respecterait mon droit de n’être pas en concurrence avec lui. S’il aurait la condescendance de ne pas me disputer un prix que nous saurions indéfendable par moi. Ou s’il le ferait par jeu… c’est une zone d’ombre. C’est aussi pourquoi je préfère te laisser en dehors de notre amitié. Et te condamner à ne jamais le connaître. Je préfère rester dans le doute.

— Belle amitié que celle qui se méfie !

— Ne juge pas trop vite.

— Tu peux très bien me le présenter, je ne crois pas tomber dans la liste de ses proies.

— Moi, je ne jurerais de rien. Restons-en plutôt à cet état de choses. Mieux vaut ne pas risquer, ne pas savoir.

— Tu te rends compte que tu ne me fais pas confiance, à moi, pas plus qu’à ton ami d’enfance ! C’est tout l’estime que tu as de nous : bravo !

Et elle part. Natalia est parfois invivable.

Je n’ai heureusement, aujourd’hui, pas le temps d’y penser, car, même si ça ne va pas changer le monde, ce soir Colo Colo joue le match retour de la finale de Copa Libertadores, à domicile cette fois. Et en plus de Claudio, Pablito – qu’à la faveur d’un retour à Santiago un camarade a ramené de Temuco pour la deuxième fois en une semaine – m’est de nouveau confié par son impétueuse mère.

« Il est passé, il est passé ! » crient les supporters lorsque Caszely, le jeune prodige, attaquant-phare du club fait des miracles au milieu de la défense adverse, gorgone aux cinq pieds dribblant transformant ses adversaires en statue impuissante et dépassée. Les poteaux de buts carrés, en bois, tremblent sous le choc du ballon de cuir qui vient de le percuter dans un grand « oooohhh ! » unanime et auquel succèdent des applaudissements frustrés. Pablito traverse un rêve. Il est avec des adultes dans un stade pour assister à ce match d’ores et déjà historique, puisque c’est la première finale de Copa Libertadores d’un club chilien. Aspirant tout ce qu’il voit avec émotion sans en perdre une seconde, il est presque sur le terrain, souffrant chaque coup reçu par un joueur, faisant corps avec la colère qui accompagne une mauvaise décision de l’arbitre, vibrant au diapason des supporters, de nos espoirs.

— Allez, un petit but et nous allons défier l’Ajax d’Amsterdam ou la Juventus de Turin en Coupe Intercontinentale !1 — lui dis-je pour mettre encore plus d’enjeu à l’instant.

— Attends, ce n’est pas fait… — c’est Claudio qui joue le rabat-joie.

Et notamment si l’arbitre annule un but magnifique et parfaitement valable de Caszely à la réception d’un beau centre plongeant, qui avait contrôlé et ajusté un golazo foudroyant, au prétexte fallacieux d’un hors-jeu qui n’existe sans doute que dans sa volonté d’honorer un contrat…

Note footballistique

  1. Pour la petite histoire, la finale européenne, qui a lieu le lendemain de ce deuxième match de finale sud-américaine, consacrera l’Ajax Amsterdam grâce à l’unique but de Johnny Rep.

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