Le désir est l’essence même de l’homme, c’est-à-dire l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être.

Baruch de Spinoza, Éthique

§5. Comme un kidnappeur je l’arrache de sa rêverie alors qu’elle flânait dans l’allée de traverse du parc, où l’on peut goûter cette petite ondée de bien-être que les arbres chargés de chlorophylle abritent des cognements du Soleil pour n’en laisser égoutter que le seul distillat, douce lumière aux rayons bien philtrés, passage tamisé de fraîcheur ; les branches s’allument d’une brève incandescence de couleur, il a plu hier, une pluie d’automne, la chaleur est supportable aujourd’hui mais la lumière est ainsi abondante qu’il n’est pas fou de la fuir.

— Vous êtes belle, madame.

— Pardon ?

— Je vous trouve magnifique. Excusez-moi si je vous ai fait peur.

— Non, non, je vous en prie… merci.

— Comprenez… J’étais derrière vous, vous alliez disparaître à nouveau de ma vie l’ayant à peine croisée au détour d’une haie, je lisais et vous m’êtes apparue, un soir déjà vous étiez si inaccessible, j’étais sur un banc et un éclair passa, c’était vous… Devais-je subir de vous perdre à l’instant même de vous apercevoir ?, sans m’y opposer ? J’ai voulu forcer le cours des choses, m’interposer dans le déroulement des évènements, gripper cette invisible roue qui distribue les vies, chacune en son créneau, et les fait tourner en des révolutions identiques où elles se suivent sans se rattraper, au moins vous parler, faire advenir quelque chose, si vous deviez repartir que j’aie au moins eu le temps de vous arrêter pour bafouiller un éloge confus à votre grâce. Excusez-moi encore.

Pendant ce temps-là dans une autre commune de Santiago, au carrefour des avenues Grecia et Salvador plus précisément, chez les pauvres de la Villa Olimpica en tout cas, de violents incidents ont lieu. Des voisines exaspérées par la fermeture de la boulangerie de leur secteur faute de farine, ont installé des barricades de fortune dans la rue, décidées à intercepter tout camion pour mettre à la vente immédiate leur contenu, et en profiter pour dénoncer le sectarisme de ceux qui ont le droit de distribuer à la population le peu qu’ils reçoivent. Désordre spontané mû par la faim et l’horreur de l’injustice régnante ou acte « séditieux » piloté en sous-main par Patrie et Liberté, va savoir ? Toujours est-il qu’une centaine de membres de l’UP portant des armes contondantes et des barres de fer, sont arrivés pour faire régner l’ordre progressiste pendant que les chauffeurs de camion, équipés pour parer à toute attaque par des hordes affamées avides de les aider à décharger leur marchandise, ont tiré pour repousser les voisins furieux.

< Oui, mais tout ceci s’est passé avant-hier et non aujourd’hui ! Et puis > elle veut dire quelque chose mais ne peut sortir de sa torpeur qu’une vague syllabe, puis un sourire, cet homme, moi, n’a rien d’un danger, un sourire de plus de valeur que l’on ne puisse comptabiliser, scintillant, frêle frôlement d’élégance et de retenue. Ses longs cils baissés ombragent ses joues empourprées, et quand elle pose deux lueurs bleues vers moi, je ne peux faire autre chose que de désirer ardemment m’y effacer, m’y éteindre, goûter cette perforation délicieuse, il faudrait s’extirper de ce piège, l’assaillir à mon tour mais je demeure encore attaché à ma balourdise, ce n’est plus un cœur mais un dancing, une symphonie allegretto vivace.

— Je ne sais pas quoi dire, c’est tellement inattendu…

— Alors ne dites rien, ne prenez pas confiance, je n’en ai pas non plus, restez dans cet embarras où vous êtes si touchante, j’y suis avec vous sur un pied d’égalité. Moi non plus je ne savais pas ce que j’allais faire il y a deux minutes, mais voilà. Je me sens idiot, assez pour ne pas vous inviter à boire un verre, ni vous demander la permission de vous accompagner, je ne sais pas où vous allez, vous ne me connaissez pas, j’en sais un peu plus sur vous mais trop peu, votre voix, votre sourire, je croyais que vous ne feriez pas attention à moi, … peut-être nous recroiserons-nous un jour prochain. Qui sait ?

— Pourtant un nouveau fait devrait mettre de l’eau à votre moulin, Juan : dans le quartier Yungay un groupe « d’extrémistes de l’UP » est venu faire des exercices paramilitaires, dans un parc, juste à côté d’une entreprise récemment mise sous contrôle d’un interventor étatique, fait qui génère de profondes tensions au sein des travailleurs… et même qu’un des membres de ce commando se serait ensuite rendu chez Natalia.
— Et, qu’est-ce que ça prouve ? Ces gens-là ont toujours une mission grandiose à préparer, ils sont des outils de desseins séculaires, attachés à la croix de leur sacerdoce ils n’ont pas le temps d’aimer, de désirer, d’être humains, ils sont pures obsessions vaniteuses. Et quand bien même ? Suis-je le gardien de Jean ? Ne s’est-il pas débrouillé pendant plus de dix ans avant que Françoise nous rapproche de nouveau après son arrivée au Chili ? Et quand bien même il y aurait du vrai à vos cris d’orfraie, serait-ce mon rôle de la dénoncer ? N’avez-vous jamais vécu avec un secret sur les épaules ? qu’il ne vous revenait pas de décharger puisqu’il concernait deux individus adultes et responsables, croyez-vous qu’il faille toujours jouer les justiciers, s’entremettre dans la vie des autres…
— Je pensais vous aider un peu dans votre combat en vous donnant des faits pour…
— Non, là tu m’ennuies juste avec ces histoires qui n’ont rien à voir avec Helena alors qu’elle me répond :

— Oui, un jour prochain. Qui sait. (?)

— En tout cas, je suis heureux de vous avoir rencontrée et confus de vous avoir dérangée.

— Au revoir.

— Je l’espère.

Quel imbécile ! J’ai oublié de lui dire plein de choses et sa silhouette diminuant au milieu de la verdure, sa robe (cachée sous un long manteau) un point bordeaux sur laquelle scène1 danse sa chevelure blonde de manière toujours plus lointaine, il n’est encore qu’à peine trop tard. Mais je renonce : un premier pas ne doit pas devenir une prise d’otage.

Je n’en reviens pas. Je me repasse le film dans mon cerveau, sous différents points de vue : je suis ridicule pour les passants, dragueur à la noix rigole l’un d’eux, peu m’importe, je la revois, son air successivement étonné, timidement flatté, embarrassé. J’évite pourtant de me mettre dans ses yeux, j’ai honte de moi, devant la glace à jouer la scène, suis-je beau, affreux, comment m’a-t-elle jugé ? Au moins je suis sûr qu’elle a l’intelligence du cœur, la bonté de ne pas faire souffrir, une autre aurait pu m’envoyer promener ailleurs, port altier mais flattée tout de même, gardant tout le plaisir pour elle et me rejetant toute la honte.

Regarder dans les rues
Les garçons qui regardent les filles
Qui se piquent de grands airs
Mais au fond d’elles en sont très ravies
Qui leur lancent un dédain en retour
Sans même qu’elles les remercient
Beautés ingrates, splendeurs usurpées
L’âge ne vous accorde qu’un sursis

Continuant l’échange verbal, j’aurais pu prendre de l’assurance, je suis certain qu’elle ne m’aurait pas rejeté, nullement intéressée peut-être, me trouvant fanfaron ou tout simplement ennuyeux mais sans un mot dur ni un geste déplacé : grandeur d’âme. Je sais que je veux cette femme comme jamais avant je n’ai pu le désirer. Que dire de plus, elle hante mes pensées, les reflets des miroirs, les rues et les lieux publics, pas un seul endroit où elle ne me suive, je l’emmène partout avec moi bien qu’absente et non consentante. Allez, allez, les meilleurs joueurs sont ceux qui sont au-dessus du jeu. Et n’ayant rien à perdre, que n’as-tu pas alors gagné déjà ? Il suffirait de ne pas douter encore, de laisser de côté l’enjeu, de barrer le navire avec dextérité et pourquoi ne pas gagner la victoire d’une vie ?

Note

  1. Notre séducteur est tout perturbé, laissons-le faire une faute de syntaxe ! [Note du narrateur]

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