§11. Je me suis réveillée à côté d’un ronflement juanesque, me suis levée en prenant soin de ne pas le réveiller et ai continué à visiter pieds nus sa maison. Non sans avoir lancé un café qui coule dans le filtre et commence déjà à emplir l’air de sa douce odeur de matin.

Juan a beaucoup de livres, il n’y a pas une image chez lui, pas une fleur, au final très peu d’éléments de décoration si l’on considère que les tranches de sa bibliothèque n’en sont pas. J’espère qu’il n’a pas eu l’impression que je l’attaquais, hier soir, avec Hegel en main. Je ne le crois pas hégélien, de toute façon. Je suis sûre que Juan a renoncé à tout savoir.1

Car il faut vivre : penser c’est suspendre pour un temps le moment de l’étude, c’est cesser d’explorer le champ sans frontières de la connaissance, et émettre de ce fait un avis toujours imparfait car partiellement ignorant. Et il faut penser, on ne peut pas y échapper. Alors il faut emporter avec soi un nuage d’incertitude capable cependant d’être un baluchon de voyage suffisamment consistant pour le temps de la route.

Ça pourrait être un grand JE T’AIME que je graverais par-dessus les hiéroglyphes de la pierre qu’est le monde, recouvrir ainsi une partie de l’énigme, un « je t’aime » comme un « à quoi bon ? » et jouer pour toi, pour que le fil de notre amour nous permette d’avancer au-dessus de l’immensité des flots de l’inconnu. Et ce faisant trouver pour toi et moi un îlot caché de certitude, qui nous empêche de tomber dans le gouffre sans fond du scepticisme.

Des livres, des livres, encore des livres, et que trouves-tu dedans, mon chéri ? Tu ne peux connaître quelque chose qu’une fois qu’elle est morte, avec un regard rétrospectif, quand elle n’a plus la possibilité de se soustraire à ton effort de définition en mutant, en respirant, en se niant. Mais alors que la poussière soulevée par les mouvements de tes gestes besogneux vole encore dans l’air, obscurcissant l’espace, tu sens que la sueur de l’effort coule sur tes yeux et estompe les traits de la vérité. Et si tu diffères ton jugement pour atteindre ce détachement serein, la forme de ce que tu cherchais à voirse perd et se joint à la poussière désormais tapissant le sol. Comme ça la vie caresse le rivage des espoirs et se retire en prude ; en gloussant. Ce que tu gagnes à attendre tu le perds en clarté, c’est un jeu auquel tu ne peux que gagner peu tout en perdant toujours plus que ton gain ; les soirs de doutes tu te demandes s’il faut encore y jouer, je t’enseignerai alors…

Une main aimante passe sous mes cheveux et vient me caresser l’arrière de l’oreille droite. J’en frissonne.

— Je ne t’ai pas entendue arriver…

— Je ne suis pas sûr que tu étais dans cette pièce, avant que je ne t’y ramène en te touchant. Ou plutôt tu en étais l’âme, comme cette pièce enfouie de ton violon et de mon violoncelle. Il m’a semblé entendre l’écho de tes pensées…

Elle me dit alors :

— As-tu déjà percé un écho pour dégager dans la profondeur de ses entrailles un peu de la vérité qu’il transporte ?

— Pas encore, Helena. Pas encore.

Note

  1. Phrase ambiguë : renoncer à savoir tout ou à savoir quoi que ce soit ? [Question du narrateur omniscient]

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