§18. Nous sommes allés voir la ville depuis le Cerro San Cristóbal ce matin, et ce sera notre seule intrusion dans le monde aujourd’hui. J’ai eu une pensée pour Domenico parti je ne sais comment ni avec qui sur la route des Indes, puisque c’est là que je l’ai vu pour la dernière fois. Il faudrait d’ailleurs que je revoie Jean un de ces jours, l’empêcher encore de se mettre dans de sales histoires. Et puis Augusto Pinochet, les autres, les collègues…

Notre programme de l’après-midi sera simple : lecture pour moi, et Helena partagera son temps entre peinture et violon. Elle commence d’ailleurs par le second qu’elle a sorti de son étui pour jouer un morceau de Bach, dont nous nous sommes découvert une passion commune. Je ne me lasse pas d’écouter Johan-Sebastian Bach, dont il paraît que la famille de Helena a de lointains ancêtres en commun : écouter sa musique revient à sortir du temps, voler dans une réalité abstraite où l’espace n’est qu’un concept flou. La musique, et surtout lorsqu’elle est jouée par un être aimé, nous nie, elle laisse couler l’intuition profonde d’une vérité souterraine, de puits secrets qui jamais ne laissent remonter leur eau. Elle éclaire des idées que nous ne pouvons jamais consigner, les laisse se perdre qui glissent agilement dans les trous de nos tamis les plus serrés, crée des vérités mouvantes, fonde et détruit d’un seul geste. Dieu se niche dans la nuance qui sépare un do dièse d’un ré bémol. La nature s’y dévoile et s’y cache, et le violon en sait un peu quelque chose tout en se taisant. Je le torturerais si cela pouvait servir, mais ce serait vain, alors je ne peux que l’écouter comme un complice muet dont je devrais me passer des services les plus utiles. J’essaye de me plonger dans les lignes de mes livres, qui me rejettent à la surface, moi qui voudrais creuser, approfondir, savoir : n’est-ce pas ce que me promettait la philosophie ? Je regarde par la serrure des choses, pour leur faire transpirer par tous les pores l’intime réalité qu’ils retiennent, je viole les secrets, je les divulgue, je les publie, et je ne sais rien. A côté de moi, rien de plus tangible qu’un archet, rien de plus profond et d’invisible.

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