Toucher n’abolit pas la distance.

Nicole Brossard, 4.

§19. Je retrouve Helena après une soirée passée l’un et l’autre dans des endroits différents. A l’évidente joie avec laquelle elle s’est jetée dans mes bras lorsque nous nous sommes retrouvés sur la Place d’Italie, je sais que chacun à notre façon nous nous sommes languis l’un de l’autre n’attendant que le moment de notre réunion. Et nous marchons main dans la main sur la rivière Mapocho, vers ma demeure. Je pourrais vous parler de bien des choses du Chili des ces derniers jours, des collègues de l’UC qui protestent contre des choses et d’autres, des dirigeants des banques qui promettent la ruine prochaine du pays, des redistributeurs de biens publics qui commencent par se le redistribuer à eux sous forme d’augmentation de salaires et de postes, de la Papelera qui résiste à la marée ascendante du totalitarisme, du plan économique d’urgence que veut lancer Allende, des deux ministres destitués (comme on s’y attendait), plus bientôt le ministre de l’économie, Orlando Millas (PC), du siège de l’UC qui a été attaquée par des manifestants, des médecins que je viens de voir un meeting à ce même siège de l’UC, des universités paralysées, mais même d’une petite pression de son pouce dans la paume de ma main je sens son amour qui me circonvient, et je préfère m’attarder sur cette petite fleur poussée au cœur d’une coulée de lave.

— Et pourquoi ne veux-tu pas te mêler un peu au monde ? Tu n’as pas peur de ne pas avoir d’appuis le jour où tu en auras besoin ? — me demande-t-elle.

— J’ai retenu les leçons en creux de l’Apologie de Socrate, tu sais ? Je me ferais accuser de toute façon de « corrompre la jeunesse » puisque je lui enseigne à voir une tour puis à s’élever jusqu’à l’angle de vue où elle n’est plus qu’un cercle, puis un point, et non pas à glorifier les pâles idoles à la sauce de notre époque, ni le socialisme inéluctable et bon une fois qu’on aura assassiné et affamé la moitié de la société, ni la religion du petit Jésus trop mignon et de la gentille Vierge Marie qui insulte la raison humaine en lui agitant devant les yeux des marionnettes pour enfants déjà gâteux, ni celle du Jésus communiste baroudant dans la jungle aux côté de feu-Che Guevara ressuscité par Castro en moins de trois jours pour les besoins de sa propagande, ad nauseam. Même si je ne prétends introduire aucun nouveau dieu dans la Cité, même si je ne fais rien contre ses vieilles icônes qui moisissent dans le cercueil de leur inexistence ou s’écrasent sur le mur de leur absurdité, lorsqu’un peu du noyau de réel caché sous l’épaisse couche de la chair des illusions leur oppose un peu de bon sens, je ne crois pas m’en sortir comme ça. Et tu sais comment sont les régimes totalitaires : il ne suffit pas de s’abstenir de nuire, de ne pas prétendre être le taon qui pique le cheval de ses contemporains pour les stimuler ou les protéger d’eux-mêmes, il faut être là à la messe, au culte, au meeting, se faire pointer par les Gardiens et si possible faire preuve de zèle en devinant quel chant le Grand Prêtre voudrait que l’on entonne aujourd’hui qui contredit celui de hier…1

— Nous n’avons pas opté pour les mêmes tactiques, alors toi et moi, s’agissant de leur échapper : quand tu cours pour ne pas être rattrapé sachant qu’ils viendront te chercher, moi je me cache pour n’être jamais trouvée. Tu es à découvert, malgré tout. Il suffirait qu’ils te mettent en joue à distance pour qu’ils t’aient. Moi, qu’ils ratissent l’espace pour que ç’en soit fini de ma petite combine. Du coureur ou du planqué immobile, aucune échappatoire n’est totalement efficace. Moi je me suis réfugiée dans la peinture. Je poursuis mes démarches artistiques et essaye de créer un univers qui me soit propre. J’essaye par exemple de peindre le blanc. Non pas un blanc, mais le Blanc, presque en son essence. On croit que je suis hors du monde, que je refuse de lui prêter mon oreille, d’être sourde, d’avoir un avis, mais je suis une contemplative active, je joue, je peins, je célèbre ce monde, je le prie… c’est aussi une façon de militer.

— Et moi j’obéis aussi au rêve, « je fais des poèmes ». Des poèmes qui ne s’accrochent pas au monde par des sales mots, mais non pas sans corps. Sans doute, puisque le rêve s’est révélé à moi lorsque je t’ai vue et qu’il se poursuit lorsque ta main s’agrippe à la mienne, seras-tu ma dernière œuvre après tous les brouillons… Le hic est que les marxistes finiront par nous dénier ce droit à être heureux. Il n’existe pas, pour eux, de droit au retrait. Tout deviendra politique encore plus, et plus encore, jusqu’aux plus infimes détails. Comme ils ont besoin de l’enthousiasme généralisé de toutes les énergies du pays, ils nous sommeront de choisir : d’être avec eux, ou contre eux, car il ne reste pas de troisième possibilité dans leur manière de voir le monde. Et comme ceux-ci nous imposeront ce choix-là, leurs adversaires en feront de même et impossible de leur fermer la porte au nez. Et ne serait-ce qu’en luttant contre eux, nous serions encore pris dans leur jeu agonistique : nous ne pouvons pas nous réfugier sur un autre plan, on ne peut lutter contre la politique en en faisant.

— Il faut que nous nous débrouillions pour bien faire comprendre que nous ne sommes d’aucun camp. Que nous luttions pour rester sur notre nuage, pour ne pas être pris dans le cycle des affaires humaines, mais rester des adorateurs du monde. Je veux posséder un statut de visiteur social qui n’aurait pas à agir, penser, choisir….

— Mais tu ne peux dire ça que parce que tu es née du bon côté de l’échelle sociale. Affamée tu n’aurais pas ce rêve-là. Voilà ce qu’ils te rappelleront. Tu seras toujours la fille de tes parents. Même si tu abjurais, ils finiraient par te le reprocher.

— Qu’y puis-je ? Certes je pourrais vouloir changer les choses. Tu sais bien que je ne suis pas du monde de mes parents, que je n’aime pas la compagnie des amis de mon père et leurs conversations arrogantes de possédants très sûrs d’eux. Mais tu sais aussi que toute cette bande d’excités hargneux, ces voleurs incapables, ne feront rien de mieux, sinon pire.

— Oui, je sais bien. Mais eux se croient capables de diriger toute cette infinie complexité qu’est le pays. Si tu ne leur reconnais pas la légitimité de te diriger du haut de leur Science, tu te places sur leur chemin. Tu ne peux pas rester cachée à attendre que l’orage passe. Cette tempête qui va emmener le pays au chaos totalitaire, il faudra sans doute la combattre. C’est valable pour moi aussi, tu sais, et je n’ai aucune envie de me mêler à la bataille politicienne qui me répugne…

— Il faudra donc passer par l’affrontement ?

— L’idéal serait que les deux Chili se séparent comme deux entités qui ne veulent ni se détruire mutuellement ni avancer ensemble. Mais malheureusement reste le problème du territoire. Tu imagines un Chili encore divisé en deux, du nord au sud, ou en zig-zag, pour laisser des côtes à chacun des deux pays, avec des zones de croisement ? Faudrait-il que les marxistes partent à Cuba ou en URSS, avec une somme d’argent que le Chili restant sur place accepterait de verser pour chaque émigrant, en compensation des richesses abandonnées en Amérique du Sud ? Tout ceci est impossible. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux pourtant.

— Tu penses donc qu’il faut se préparer à la guerre civile ?

— Je ne jouerai pas au futurologue, Helena, ce serait idiot. Toujours est-il que, quoi qu’il arrive, ce ne sera pas une partie de plaisir… Nous sommes cernés.

Note

  1. Et voilà, vous avez la réponse à la question posée en 1. X §12. Du Bon Côté Du Fusil : un livre qui fait réviser sa philosophie et aide à travailler la mémoire… Il devrait être remboursé de moitié par l’Education Nationale et de moitié par la Sécurité Sociale, si les deux systèmes que le monde nous envie n’étaient pas en faillite…

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