§12. Je suis à une soirée bourgeoise, un buffet froid où l’on discute. Je préférerais ce soir avoir une arme en main et être en train de marcher dans une jungle ou une ville, décidé à changer le monde ou à faire la révolution. Ça doit être excitant. Plus excitant en tout cas d’écouter les femmes de notables qui narrent les exploits de leurs enfants, le seul péril de ma soirée étant de résister à leurs parfums capiteux, à la lourdeur inversement proportionnelle à la futilité de leurs propos. Leur petite progéniture n’a pas encore fait les choses que leurs mères annoncent, que déjà elles s’en félicitent, s’enorgueillissent mutuellement en espérant tout de même secrètement que leur fils fera mieux que celui de la voisine ; peut-être ne le feront-ils pas, d’ailleurs, ce n’est pas grave, le trophée est déjà décerné, de sorte qu’à chaque réalisation ils se sont gratifiés deux fois.

— Avez-vous vu que Jacques Maritain est mort !? — dit l’une d’elle ; j’ai raté quelques maillons dans la conversation.

Elles ont probablement entendu leur mari parler du philosophe français et source d’inspiration du PDC, et se désolent ainsi de secondes mains. Elles ronronnent ensemble, « ô le saint homme »… Maritain ? Ah non, elles parlent de leur mari, elles ont déjà dû terminer la compétition avec les enfants, elles passent désormais à la division supérieure, après un interlude philosophique où elles ne m’ont heureusement pas invité à participer. Je devrais mal le prendre, d’ailleurs. Pourtant je suis content qu’elles aient oublié ma présence, trop occupées à leurs querelles souriantes. « Regardez ce qu’il m’a offert », « ô comme la surprise que m’a fait le mien était délicieuse ! »… elles s’organisent des goûters, des fêtes, des anniversaires, en étalant béatement leur autosatisfaction, et c’est vrai que c’est une classe la plupart du temps agréable à fréquenter, pourquoi le nier, ces gens souvent intéressants, cultivés, suffisamment riches pour qu’ils puissent s’offrir des plaisirs variés, fins, à l’étranger, des choses à raconter… Mais là, j’étouffe. Est-ce parce que les combats civilisationnels de Camila me manquent, ses plans d’action, ses projets, son enthousiasme, qui contrastent tant avec ce badinage ambiant. C’est d’un ennui, tout ce snobisme, ces gloussements, heureusement Camila vient me chercher.

— Excusez-moi, Mesdames, je vous emprunte l’unique homme de votre groupe, j’aimerais le présenter à ma maman — dit-elle à l’adresse du groupe.

— Oh, merci, Camila ! —fais-je de manière trop spontanée pour ne pas camoufler comme il aurait sis, mon soulagement.

Faisant un petit salut poli, je suis ma jeune maitresse, pensant à ce à quoi j’échappe et pas encore à ce qui m’attend. Il est évident que nous avons caché notre relation aux yeux du monde ; c’est parfait, cela ne regarde personne.

— Tu es fou ! — me dit-elle doucement alors que nous marchons dans la grande salle.

— Ça m’a échappé ! Ces femmes sont d’un ennui désolant. Je n’en ai assommé aucune, pourtant.

— Tiens-toi bien devant Maman, s’il te plait.

Cette petite prend des aises tout de même, une petite fessée s’imposera tôt ou tard.

— Juan ! — s’exclame cette encore belle femme d’une cinquantaine d’année.

Il faut toujours voir la mère lorsqu’on s’engage dans une relation sans échéance prédéfinie avec une femme, et si j’avais des idées d’avenir avec Camila, je m’engagerais sans crainte !, car, bien que séchée, cette mère est encore une fleur appréciable.

— Je suis en-chan-tée de faire votre connaissance ! Camila m’a beaucoup parlé de vous ! Et c’est tel-lem-ent gentil à vous de m’avoir prêté ces livres que je rêvais de lire depuis des années !

Si j’avais des idées d’avenir avec la fille de cette mère, je commencerais d’ores et déjà à imaginer où aller vivre à plus de 1000 kilomètres pour échapper à cette malgré tout belle femme : je déteste les gens qui en font trop et surtout je hais être flatté comme un vulgaire animal lorsque je rends un service.

— Ne vous inquiétez pas, je l’ai fait de bon cœur. Ça a fait plaisir à Camila, je me suis rémunéré de la perte provisoire des livres par le brillant de ses yeux ; et puis je suis heureux d’avoir fait vivre, en les prêtant, des livres qui ne m’intéressent plus guère et qui prenaient la poussière chez moi ; je me suis bien payé en retour de ce geste gratuit, vous voyez !

Agréable, donc, ce milieu, mais parfois gênante cette façon de vous complimenter, avec des « vous êtes tellement gentil ! » qui sont comme des sucres difficiles à refuser au risque d’être grossier, tout en étant en même temps tellement humiliants. Et que dire lorsqu’ils vous font des commentaires sur vous ou votre comportement ?, positifs cela va sans dire. Car en s’autorisant à exprimer ce qu’ils ont pensé de vous, ils montrent de manière tacitement grossière qu’eux-mêmes peuvent se permettre de le faire alors que l’inverse n’est pas vrai, puisqu’il serait malvenu de dire à mieux placé que vous dans la chaine de l’humiliation, que vous les trouvez réciproquement aussi bien qu’eux vous trouvent… Il est de ces gentillesses exécrables !

En plus cette mère n’a pas de répondant. Ayant compris que je ne voulais pas jouer ce jeu, elle s’est retournée légèrement vers une amie à elle avec qui elle était en train de parler, et lui demande :

— N’est-ce pas votre fils qui a fait son droit à la Catholique ?

J’ai bien compris le message : bien que le sujet de l’Université Catholique reste en rapport avec moi, c’est le fils de madame qui est choisi comme premier sujet, montrant que je ne suis désormais plus que secondaire. Punition pour ne pas avoir joué comme il fallait et d’avoir montré avec assez d’évidence je me plaçais à égalité avec cette mère, elle qui a sans doute deviné que sa fille ne me laissait pas indifférente, et espère que je lui fasse la cour comme un prétendant à une espérée belle-mère, pour qu’elle accepte de me donner la main de sa fille. Mais sa fille, j’ai eu ses deux mains sur mon corps, sa poitrine, ses petites fesses, ses pieds, son dos, et surtout ses confidences et son estime. Si elle savait !

L’autre dame répond, je place quelques répliques sur l’Université où j’enseigne, j’alimente la conversation, nous sommes tous polis, agréables, et tel-lem-ent ! heureux d’être ensemble, mais quelque chose est passé entre la mère et moi ; et la fille, dont la beauté le dispute à la jeunesse et l’intelligence, a tout senti.

Heureusement un étudiant de l’UC, me fait signe un peu plus loin, auquel je réponds très visiblement, comme ma sortie de secours, et m’excuse auprès de cette assemblée des femmes, pour aller le rejoindre.

— Vous ici, professeur, ça fait plaisir ! Je ne pensais pas vous voir dans nos rangs, quelle bonne surprise !

Et comment lui expliquer que je suis ici pour des raisons totalement étrangères à la politique, comment lui faire comprendre que je joue la comédie sans être démasqué, comment trouver quelqu’un à qui parler vraiment dans cette réunion ? Lorsqu’on n’a pas les mots, un sourire sans signification bien précise est souvent une bonne échappatoire ; j’en use une fois de plus.

— Vous avez vu comment nous répondons aux marxistes ? L’ENU ne passera pas, il ne fera pas de nous les suppôts dégénérés d’idées étrangères ! Le communisme ne sera pas chilien tant que la FEUC restera aussi forte ! Nous pouvons être fiers de nous, professeur. (Après un silence, qu’il aurait voulu comblé par mon approbation) Et vous pouvez l’être de nous !

— Fier ? Est-ce que je vous ai enseigné à marcher au pas comme des militaires ? Est-ce que vous vous souvenez d’avoir passé, sous ma conduite, à des ateliers de chants à des répétitions de slogans ? Vous vous souvenez dans quel texte Platon parle du procès contre Socrate, et vous souvenez-vous des griefs contre lui qui le mèneront à la cigüe ?1

— Non — fait-il piteusement, cueilli à froid et coupé ans son élan.

— Vous voyez — tenté-je de nuancer pour ne pas paraître trop dur à ce jeune homme qui pensait bien faire — je préférerais qu’à ton âge vous sachiez ça et vous occupiez plus tard de la vie de la cité, en essayant d’être un peu plus au fait des pièges d’une telle activité.

Et puis la soirée se passe. Dans la même rage contenue badigeonnée d’indifférence.

Je suis rentré chez moi, je lis la Prensa et notamment que ça chauffe en ce moment entre Russes et Chinois : tant mieux, nos joyeux amis camarades, très amis, unis et tout, pourraient continuer sur cette frontière leurs guéguerres internes, eux qui veulent tant en découdre. En plus ce serait une guerre entièrement vouée à l’édification du vrai socialisme dans un de ces deux pays au choix. Et pendant ce temps EUA et URSS se rapprochent : ils vont perdre le nord nos socialistes criollos.

Toutes ces histoires me rappellent Camila. Il me semble que nous sommes bel et bien fâchés, et vu le caractère de l’un et de l’autre, de manière durable, et puis, aussi, franchement, que j’ai envie de passer à autre chose, il faudra désormais apprendre à nous voir lors des réunions du ou en marge du PDC comme d’anciens amants.

La tête du tourne-disque se pose sur le disque, le groupe s’appelle Aerosmith, la chanson du 33 tours “Dream on”. Je découvre.

Sing with me, if it’s just for today

Maybe tomorrow the good Lord will take you away…

Foutue soirée. Et Gladys ? Les enfants sortis de nulle part. Camila et ses combats. La mère de Camila et ses bourgeoises d’amies, et le temps qui ne fait rien à l’affaire… Il faudrait un grand tremblement de terre qui emporte tout ça, qu’ils soient ensevelis avec leurs bannières, qu’on les achève à coup de faucilles, de francisques, de baisers, si seulement je pouvais faire vibrer cette musique plus fort, plus fort des milliers de fois : Dream on. Dream on. Dream on. Et la déclencher moi-même cette secousse catastrophique qui nettoierait le pays de tout ce désastre humain, de leurs rancœurs, enfin de la vraie agitation, de la casse de première classe, on ferait une grande arche où seuls pourraient entrer ceux qui savent que c’est

Sing for the laughter and sing for the tear

après

Sing with me, sing for the year

J’espère que Luz la connait la chanson, il faudra que je lui prête le disque, il faut que je la revoie, n’est-elle pas un peu comme ma fille adoptive, mon espoir, celle à qui je voudrais léguer tous mes livres, mes souvenirs, la seule digne de les connaître ?

Bande sonore : Aerosmith, “Dream on”

Question

  1. Et vous ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.