Où qu’elle soit je troublerai l’eau pure
Si tu me tends le feu je souffle et je l’éteins
Si tu me tends ton cœur je le jette aux ordures
Ah que le jour me blesse ah que la nuit me dure
Jusqu’aux fantômes du matin

Louis Aragon, « Contre la poésie pure »

§20. Je me réveille de mon sommeil superficiel et mal dégagé du monde. Helena est endormie sur mon épaule et j’entends son souffle irrégulier, preuve qu’elle n’a pas pleinement basculé dans un rêve et qu’elle pourrait me rejoindre de ce côté-ci de la réalité très facilement, ce que je ne lui souhaite pas. J’essaye, en la caressant tendrement, de lui apporter un peu de réconfort, de l’apaiser, mon autre main posée sur son épaule. Je sens qu’elle a besoin d’être consolée pour la scène de cette soirée. Je me blottis contre elle, précautionneusement, sans chiffonner sa nuisette qui semble cousue autour de son corps, qui la pare d’une telle beauté que le mot « noblesse » ne suffirait pas. Toutes mes précautions n’ont pas suffi et je vois ses yeux qui s’allument faiblement dans l’obscurité de la pièce.

— Qu’as-tu ?

— Je suis faible. J’ai mal à la tête. Un vertige. Dis-moi qui étaient ces gens ?

— Gens du monde. La plupart des militaires. J’ai connu le général Pinochet il y a plus de deux mois. Je l’aime bien, il semble différent des autres, moins arrogant, avec sa petite voix aiguë parfois agaçante, je ne pouvais lui refuser cette invitation chez lui.

— J’ai eu l’impression qu’ils osaient médire de moi presque sous mon nez. Qu’ils s’amusaient de moi. Qui étaient-ils pour qu’on ne s’en aille pas sur le champ au premier de nos bâillements ? Que leur doit-on comme respect ? Pourquoi supporter leur vue ?

— Si on ne se mêle pas à eux, ils vous attrapent. Tu te souviens ce que l’on disait hier : tu crois trouver refuge quelque part et toujours tu finis par être trouvée… alors tu comprends que la seule possibilité de passer inaperçu est de jouer ta petite mélodie au milieu de leurs notes, clandestinement au milieu de tous. Ne dit-on pas que l’homme n’est que mû par l’intérêt ?

— On le dit.

— Sais-tu quel est cet intérêt ? L’argent ?

— Oui, peut-être.

— Non. L’argent n’est qu’un outil. Pour bâtir quoi ? Sa propre puissance ? Le pouvoir ?

— Oui, sans doute.

— Non. Le pouvoir fait de nous des chefs opérateurs. Pour produire quoi ?

— Je ne sais pas. Dis-moi, va au but.

— L’homme recherche son accomplissement. Il désire atteindre la réalisation d’un rêve, il poursuit un imaginaire, un grenier d’impressions, un fatras de rêves tissé selon un plan trop flou pour être lisible. Comprends-tu ? Percer ce silence, c’est cerner ton homme, connaître la météorologie de ses humeurs, le règlement de ses courses et l’atteindre au tournant. Crois-tu le monde dirigé dans les assemblées ? Son sort se décide autour d’un café, d’un regard, d’un secret, d’une transpiration complice sur un oreiller. La pièce ne s’écrit pas sur la scène, elle se prépare et se corrige sans que les simples spectateurs n’en connaissent jamais les brouillons. Ce soir, j’ai porté des toasts avec eux dans l’espoir de les comprendre pour pouvoir les désamorcer. Je sais bien que ces soirées, avec leur lot d’attendu, de faux, de clinquant, sont ennuyeuses. Ce dégoût pour le théâtre social est quelque chose que j’aime en toi. Mais sache qu’il est très utile. Chaque main que je serre perce les secrets des réseaux de relations : tu attrapes un raisin pour tirer à toi la grappe. Chaque réaction m’en apprend beaucoup, chaque discussion me permet de discerner l’idéologie de mon interlocuteur… Il faut tous les connaître pour espérer faire aller un peu les choses en son sens.

— Pourquoi t’intéresses-tu à eux ? Que t’importe ce qu’ils font ou pensent ? N’as-tu pas assez de moi ?

— Toi c’est différent, Helena. Je ne te veux pas dans ce monde de la causalité où chaque boule transmet son mouvement à la suivante, je voudrais que tu puisses trouver un rayonnement libre… Moi, je souffle sur leur trajet, je modifie les trajectoires, j’aspire à changer les chocs en un ballet harmonieux, mais le temps n’y est pas propice. Tu n’avais pas ta place dans cette soirée, tu n’as pas les pieds assez patauds pour marcher sur leur sol. Je voudrais qu’il existe encore une liberté qui me fasse face, ne m’abandonne pas, ne me laisse jamais te dominer, enfuis-toi quand je te rattrape, emmène-moi, je me bats pour notre bonheur.

— Mais toi, attends-moi un peu. Tu es si volage… Je ne peux t’aimer dans la crainte de te perdre. L’urgence me paralyse, les obstacles me pétrifient. Je me suis donnée à toi, je ne suis pas une comète, j’exige une place fixe, j’ai besoin de temps, je veux bien assumer toutes les tâches pourvu que je puisse avoir une foi aveugle en toi. Mais quand je te perds de vue je ne suis jamais tranquille… Je les ai vues te lorgner pleines d’envies, elles m’ont bravées du regard. Ne les laisse plus me défier.

— Chaque invite que j’éconduis, chaque regard que j’apaise, est une ode à ta victoire. Toi seule a eu mon cœur. N’as-tu pas bien plus d’armes qu’elles ?

— Je ne sais pas. Non. L’amour, le mérite, la beauté tout ceci n’est pas quantifiable, je ne veux pas avoir à m’abaisser à cette lutte, je veux un privilège incontestable, et que tu maintiennes, par les attitudes adéquates, incontesté. Chaque sourire auquel tu réponds, toutes ces discussions que tu t’entêtes à ne pas vouloir éviter est une injure pour moi. Ne joue pas, garde tes distances, ne sois pas aussi bas qu’un dandy, pour mon honneur, pour le tien, ne me jette jamais dans la foule. Si tu m’as choisie, tu les as laissées, une fois pour toutes, j’exige… j’aimerais pouvoir compter sur un avenir…

— S’il était déjà écrit, nous n’aurions plus à le vivre. Il n’y aurait qu’à lire le livre qui le narre et nous pourrions mourir. Je veux vivre, je veux que tu fasses battre mon cœur longtemps encore, je veux des ascensions, les plaines sont des cimetières.

En prononçant cette dernière phrase sans la regarder, je viens de quitter la pièce. Je déteste qu’elle me querelle ainsi, même si je la comprends. Quelque chose meurt en nous à cette première querelle au lendemain de cette date anniversaire de notre rencontre, un mois déjà que je l’ai vue descendre les escaliers dans la demeure de son père, et après trois semaines d’une idylle sans failles, alors que je me présentai pour la première fois au monde à ses côtés, comme une présentation, et qu’elle a rompu des fiançailles pour notre amour. Je ne sais combien de temps durera l’effritement, mais je le pressens. Si elle est éteinte elle ne me nourrit plus, elle ne m’éblouit plus et j’aurais d’autres yeux pour d’autres femmes.

Helena a préféré aller se coucher. Je prends un dernier verre au milieu de mes livres, avant de la rejoindre. Jean doit être couché à cette heure-ci. Et de toute façon si je savais où le joindre comment lui conterais-je le point d’orgue de ma soirée sans qu’Helena m’entende ? Je me souviens maintenant pour quelle intimité à préserver je ne voulais jamais qu’une femme pénètre chez moi. Je ne regrette pas d’avoir enfreint cette règle avec Helena mais j’en paye ce soir le prix.

Alors, prenez donc un verre avec moi, j’ai besoin de confidents, je ne suis pas homme assez fort qui saurais garder toutes les preuves compromettantes en lui, il faut que je vous raconte, que je confesse, que je m’épanche. J’étais donc à descendre à mon tour des grands escaliers pour rejoindre le parterre des convives, je ne savais pas où Helena était, j’étais sûr qu’elle n’était pas seule et que quelques hommes devaient bien la courtiser, des couples dansaient, j’allais me perdre au milieu de leurs mouvements. Et m’éloigner un peu plus d’elle, je voulais être seul… Guettant la moindre occasion, le petit glissement qui, peut-être, provoquera un faux pas, voilà une belle, prête à me cueillir au bas des marches, un peu en retrait, faussement affairée et placée de façon que je ne puisse passer à côté d’elle sans qu’un silence ne soit compris comme une éconduite grossière. Il fallait donc lui parler, chercher mes mots sans ralentir le pas qui marquerait le signe d’une hésitation, m’enfoncer droit dans son guet-apens. Elle me tournait légèrement le dos, et bien que je ne pus faire de bruit avec ce tapis et mes gestes couverts par la musique, je savais qu’elle suivait chacun de mes gestes, traduisait instantanément chacun des traits de mon visage, les déchiffrait sans que je ne puisse conserver un secret, son regard en coin violant toutes les serrures, je n’étais plus un cabinet dérobé mais une aula dans laquelle elle pouvait se promener tout à son gré. Que c’était grisant de mettre le pied dans ce piège, j’aime les femmes de cette sorte, vous le savez ; la dernière fois que je n’ai pas pu m’y jeter, à Paris, cet hiver européen, occupé par une sotte, m’a laissé un goût d’amertume que je n’ai pas encore oublié cinq mois plus tard. Il n’est pas bon de gâcher trop d’occasions, surtout lorsqu’il s’agit d’un travail de fond, lorsque vient l’heure de la moisson des graines que l’on a planté bien plus tôt, en pleine grève des patrons, alors que les paysans n’ensemençaient pas leur future récolte. Il s’agissait dès lors de feindre la défaite, vieille technique de Sun Tzu, de la promener aux endroits qu’il m’intéressait de lui montrer, la guider en moi, la perdre en prétendant me rendre et tout lui livrer. Je l’approchai, la frôlai.

— Vous êtes bien seule, dites-moi ?

— Oui. Je cherchais à prendre un peu mon souffle — me répondit-elle.

Il était encore temps de lui dire que je ne la dérangerais pas plus, puisqu’elle voulait s’isoler, je pouvais faire semblant de ne pas avoir vu cet air triste qu’elle arborait et qui appelait une question. Mais le souhaitais-je ?

— Seule et triste : est-ce le bruit qui vous chagrine déjà à votre âge ?

— Je ne suis ni si triste, ni si jeune que cela. Il y a bien longtemps que je vole de mes propres ailes. D’ailleurs mes parents ne sont plus là pour me surveiller, n’est-ce pas ?

— Ce n’est qu’à leur corps défendant, je crois. Ils devaient venir mais n’ont pu …

— Ce n’est pas si mal de toute façon, comme ça je peux jouir d’une certaine indépendance, sans devoir les fuir.

— Quelle indépendance a-t-on au milieu des gens ? Mais on me dit que vous … volez si vite, vous leur donneriez le vertige, s’ils voulaient vous prendre en chasse.

— On le dit ?

— Du moins je le crois. Ou si ce n’est pas vrai, je me serais entendu le suggérer.

— Et pour quelle raison ?

Son œil était limpide, brillant, envoûtant, l’alcool pétillant qu’elle soutenait sans broncher était de l’eau plate à côté de sa frénésie débordante, il y avait dans sa posture, ses gestes avançant, sa tête légèrement penchée, sa poitrine conquérante, tout l’insigne d’un encouragement, je sentais de sa tête à ses pieds, dans l’éclat de son sourire, tout l’abandon d’un acquiescement, l’invitation vibrante d’une aventure nuageuse… Elle n’a pas même eu un mot pour ma compagne – tout le monde m’a vu entrer avec elle. Cette jeune fille a chassé loin d’elle et l’hypocrisie et le remords, et le souci-même, peut-être, du dommage qu’elle pourrait causer. Elle démolit la vie des autres sans compassion ni crainte du ricochet. Je la connais un peu, je l’ai connue mineur, effacée et petit nuage, elle est sans doute majeure aujourd’hui et c’est devenu une tempête.

— Je ne sais trop. Je vous vois. Mais je ne m’y connais que peu dans les airs… Que pensez-vous du paradoxe d’Achille et de la tortue de Zénon d’Elée dont José Luis Borges s’est attaché à recenser les réfutations il y a quarante ans ?

— Croit-on encore à ces petits jeux intellectuels destinés à égayer les longues nuits d’hiver dans les salons ?

— Je m’interroge. Je sais que normalement Achille rattrapera la tortue et la dépassera au onzième mètre, puis la renverra si loin derrière lui que très vite il l’oubliera. Mais se peut-il qu’il y ait un espace véritablement divisible à l’infini, où jamais la tortue ne soit rattrapée ? — dis-je en m’avançant de quelques millimètres perceptibles par elle seule, doucement, vers elle.

Elle a reculé doucement, sans s’éloigner, laissant son épaule nue, dévêtue de ses cheveux flottants.

— Dans un autre monde, je suppose. Ou il doit exister une salle obscure dans la pyramide du Dieu leibnizien où le Divin a calculé qu’il était bon que la tortue ne soit jamais rattrapée.

La bête se cabrant, se refusant, je n’attendais pas moins d’elle.

— Et vous qui survolez tout…

— Je me pose parfois… — me toisa-t-elle avec une flamme qui brûla comme un défi.

— … connaissez-vous cette pièce obscure ?

— Je crois que Zénon avait raison, mais que la tortue, sans le dire, se fera rattraper parce qu’elle attend toujours son homme…1

J’ai posé ma main sur son épaule offerte, effleuré sa robe, comme un avant-goût, un contact s’établissant entre nous et nous liant d’une promesse, en silence.

— Excusez-moi. On m’attend un peu plus loin.

— On vous attend, oui, un peu plus tard.

Il y avait une date de rendez-vous imprécise dans mes yeux, une potentielle réponse positive dans les siens, évasive, elle est à moi comme je suis à elle, sans aucune incandescence nous n’avons plus qu’à choisir de nous embraser ou non. Cette éventualité, même sans la toucher, me nourrit : que c’est bon de se sentir vivant !

Un baiser n’est rien — rien d’autre qu’un premier pas pour qu’elle s’habitue à l’idée que vous la désirez. Qu’elle s’imagine peu à peu, et de mieux en mieux cette possibilité, puis la fasse sienne à son tour, à son rythme, l’envisage comme quelque chose d’abstrait puis se familiarise avec, lui donnant peu à peu de plus en plus de poids dans ses pensées. Elle y songe sage, puis en rêve avec rage : comme le quart de seconde d’effleurement a poussé en moins de mois qu’il ne faut de doigts pour doser ses fautes ! En matière d’amour on peut cueillir des pommes enfin mûres même en hiver. Il faudrait se contenter de la voir tomber de l’arbre, puis pourrir dans la neige. Serait-ce moral en ces temps de disette ?

Note borgésienne

  1. Pour d’autres tentatives d’explication un peu plus scientifiques voir J. L. Borges, La course perpétuelle d’Achille et de la tortue, dans Discussion, éd. Gallimard, La pléiade, 1993, pp. 243-248.

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