§9. Au balcon de la Moneda, Salvador Allende le soir, au micro.

Camarades, le Peuple sait déjà ce que je lui ai dit auparavant. Le processus chilien doit couler dans le lit propre de notre histoire, de nos institutions, de nos caractéristiques, et ainsi le Peuple doit comprendre que je dois rester fidèle à ce que j’ai dit : nous ferons les changements révolutionnaires dans le pluralisme, la démocratie et la liberté ; ce qui ne signifie et ne signifiera pas la tolérance avec les anti-démocrates, avec les subversifs et les fascistes, camarades.

Nous applaudissons tous. Des cris s’élèvent dans l’assemblée :

« Fermer, fermer le Congrès national ! »

C’est-à-dire en finir pour un moment avec la démocratie.

Le Président, improvisant sans doute une réponse à cette demande qui va à l’encontre de sa doctrine, leur répond, calmement mais fermement.

Camarades, de la même manière que j’ai toujours parlé au Peuple, je lui parle aujourd’hui. Je sais que ce que je vais dire va déplaire à beaucoup, mais ils doivent comprendre la position du gouvernement : je ne vais pas fermer le Congrès, parce que ce serait absurde. (De nombreux sifflets retentissent contrebalancés par quelques « Allende, Allende »). Je ne vais pas le faire. (« Allende, Allende ! », le Président ne peut continuer, fait signe à la foule de se taire, et poursuit dans le brouhaha.)Mais si c’est nécessaire j’enverrai un projet de loi pour appeler à un plébiscite pour que le Peuple se prononce !

Bronca de toute la foule !

[Je voudrais voir] de nouveau demain la fumée des usines saluant la patrie libre, de nouveau [un jour] de travail pour récupérer les heures de grève, demain, chacun d’entre vous, travailler plus, produire plus, se sacrifier plus pour le Chili et le Peuple. [On nous encourage du monde entier !]. […]

Camarades travailleurs de Santiago, nous devons nous organiser. Créer et créer encore le pouvoir populaire, mais non pas de manière antagonique ni indépendamment du gouvernement, qui est la force fondamentale et le levier qu’ont les travailleurs pour avancer dans le processus révolutionnaire. […]

Camarades, restez dans votre maison [ce soir], réunissez-vous avec votre femme et vos enfants au nom du Chili. (…) Faites attention, ne tombez pas dans les provocations, ayez confiance dans le gouvernement. (…) Vous avez mon affection, mon respect, mon admiration, et j’ai foi en chacun de vos foyers.

D’autres applaudissent fortement, moi les larmes me sont tombées du cœur, et mes mains ne battent que par réflexe. Merci Président. Où est Natalia ? Je n’ai pas entendu son nom dans la liste des tués d’aujourd’hui, va-t-elle bien ? Comment va Pablito ? Claudio ? Arnaldo ? (Il faut que je le retrouve.) Même Agustín qui m’a beaucoup aidé à mon arrivée. Et Juan, était-ce lui qui courait ? De quel côté était-il ? A-t-il participé ? Est-il réfugié dans une ambassade à demander l’exil ?

Salvador Allende est rentré dans le Palais, la foule se sépare peu à peu, « fermer, fermer le Congrès » crient quelques irréductibles dans la foule, qui ne voient pas ce 29 juin 1973 comme une nouvelle victoire de la démocratie.

Allez, Jean, tu es brisé, mais qu’importe ton cas personnel ? Tu te voyais mort aujourd’hui, te voilà vivant et plus que jamais. Car enfin, après tout, tu es là. Ce n’était pas gagné.

Et il y a une révolution à achever !

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