§21. Je suis toujours en bibliothèque et il y a devant moi, aujourd’hui, le motif de la jeune fille fragile, blanche et douce, brune et mystérieuse dont les quelques paroles qu’elle laisse couler du fourmillement de ses pensées, devant un auditoire choisi et méritant, sont des sources si profondes qu’aucun puits n’en a retrouvé l’origine (certain pensent qu’elles naissent dans le noyau même de la terre). Un nouvel exemplaire de celle que j’ai aimée, en somme. A quoi sert celle-là ?, posée devant mes sens comme un agneau sous mes griffes. Est-ce un piège, l’espoir mesquin d’une rechute ? N’est-ce qu’elle que je n’aurais pas reconnue, comme un travestissement superficiel qui conserve sous le fard, en son sein, une identité éternelle, un accord de musique qui croirait se cacher dans son renversement… Veux-tu me salir, ô toi qui tiens les ficelles ? ; montrer de moi un être insatiable qui enrobe sous des sophismes de papier-cadeau des instincts de chien; veux-tu que je la salisse, que j’assouvisse par ma médiation un fantasme morbide de dégradation de l’inaccessible, comme le fidèle rêve de violer la statue de la déesse pour ce qu’elle ne se retrouve en aucune des terrestres ?

Elle me dévisage posément, ne laissant transparaître aucune émotion, simplicité limpide d’une couverture de neige immaculée, puis détourne son regard et me laisse avec un grand vide déjà, jaloux du livre qu’elle touche et sur lequel elle s’attarde… Mais je dois refuser le duel, courber l’échine et baisser les yeux devant elle. Que me veut-on ? Un auteur peut-il échapper au retour des questions qui le poursuivent ? Ce peut-il que pas un des personnages qu’il jette sur le papier, ne se retrouve dans un successeur ? Ce peut-il qu’un être ait assez de peurs, d’imaginations, de questions, d’obsessions, pour que ses derniers romans ne sentent pas l’odeur du déjà porté, des cadavres qui reviennent réclamer une nouvelle vie dans un univers dégagé des imperfections des premiers écrits ? Laissez-moi tranquille, qui que vous soyez au-dessus de moi ! Je ne veux être le jouet de personne. Allez-vous en avec vos questions, ne venez pas mêler vos histoires aux miennes !, on m’a déjà donné ce monde-là, tous ces feux qui s’allument, tous ces murs qui s’écroulent sous les gros sabots du rustre libérateur s’essayant à la rhétorique politique (pire des jeux qui n’a pas même l’excuse de la gratuité poétique), qui à force d’être trahi par les hommes et les faits veut s’essayer à reproduire sur autrui le cynisme qu’on lui avait appliqué.

Elle me regarde de nouveau, reste impassible, attend que je ne déclenche l’évènement, que je tourne la clenche, impatient, que je flanche assurément, me cherche passivement, joue quitte à ce que la violence ne l’emporte, comme un risque accepté, sous ses frous-frous ses seins qui sentent la sainteté, relique tendue comme l’orgueil d’un arc plein d’une mélodie piquante, son cœur bat d’un rêve aux confins du cauchemar, roulette de casino dont je suis la boule perdante quelle que soit la couleur. J’ai un peu trop bu ce midi, je suis un peu faible, pris au dépourvu. Comme le guet-apens est lâche, petit, minuscule, sordide… me réfugier dans les mots : penser à un rameau d’olivier desséché qui a transporté dans l’échoppe – oui, le bon vieux mot qui exhale du paradis perdu ! – de l’herboriste le goût joyeux de l’air doré de l’été, qui résonne, quand on l’agrippe, de chants de cigales, ne pas me laisser pénétrer par ses sombres pupilles, j’ai vu des sirènes moins discrètes, qui vous emmènent dans leur couche subaquatique et noient au passage tous ceux qui n’ont pas les branchies nécessaires pour survivre au coït, au visage moins soyeux que même les plis y trouvent leur harmonie. Je résisterai encore…

Je suis au restaurant à la sortie de bibliothèque, avec des gens, vous ne les connaissez pas, je ne vous les présente plus maintenant ça ne vaudrait plus la peine. J’essaye de manger mais j’ai l’impression de n’avaler que de la vapeur de vice, puisqu’à la table à côté, nos voisins, qui ont terminé leur repas, transforment le lieu en fumoir.

— Ils m’emmerdent ces gens qui fument ! — maugréé-je.

— Oh dis-donc tu pourrais respecter les goûts des autres ! Ne sois pas aussi intolérant !

— Sauf quand ces goûts nauséabonds s’invitent à ma table sans me demander mon avis, et s’insèrent, intrusifs, jusque dans mes narines. Donc tu vois, leurs goûts les font produire de la fumée et une odeur pestilentielle jusqu’à cinq-six mètres autour d’eux. Mon goût à moi est de dire des méchancetés qu’on entend à cinq-six mètres autour de moi. Un partout.

— Ils n’y peuvent rien, si tu n’aimes pas l’odeur…

— Si, ils y peuvent qu’ils choisissent de fumer, et de fumer ici et maintenant. Lorsque quelqu’un sent la transpiration, ce qui n’est guère plus agréable, je ne fais aucune réflexion parce que la personne n’y peut rien, – elle a dû sans doute se battre pour entrer dans un bus, lorsque déjà il y en a un !, c’est l’été, etc. – même si ça pue aussi à trois mètres ! Lorsqu’un autre a mauvaise haleine, je ne dis rien non plus, ça arrive à tout le monde. Mais là, ils choisissent d’empester, c’est ça qui me révolte !

— Bon OK, je vais aller fumer dehors !

Et il s’en va, bientôt suivi du reste du groupe. J’ai gagné. Je suis tout seul.

Je ne veux pas être tout seul aujourd’hui.

Un baiser n’est rien. — Une fois qu’on l’a découverte nue, longtemps après, une fois l’idée murie dans le silence de ses hormones, une fois l’acte passé. Ce baiser, ce frôlement infime de deux lèvres trop vite séparées, cette petite membrane qui se brise comme on déflore un désir d’un seul geste qui l’exprime, voilà comment il a fructifié.

Je me suis rhabillé, prêt à aller terminer ce dimanche 15 juillet 1973 chez moi. Où je risque de ne pas être tout seul. Il va falloir y remédier.

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