§16. Ce n’est que la deuxième fois que je viens ici et me voici pourtant plus assuré. Je m’assois.

— Alors vous avez du nouveau ?

— Oui. Les négociations qui avaient commencé il y a quelques jours viennent officiellement de tomber à l’eau, hier soir, 1er août, à 21h. Par la bouche de Patricio Aylwin, futur Président de la République en 1990, c’est-à-dire le premier Président de la démocratie nouvelle après l’ère Pinochet, nous avons pu entendre à la radio qu’Allende a refusé de former un gouvernement « donnant toutes les garanties à son parti ». Je vous la fais en clair : le PS a refusé de transiger, des ministres ont menacé de démissionner si un seul recul stratégique était opéré, le MIR a crispé de nouveau tout le monde en attaquant la droite et l’Armée (pendant l’UP le MIR n’annonçait souvent que des plates vérités avec effet autoréalisant du fait de la polarisation qu’elles entretenaient), et tout ce beau monde bien intentionné mit le Président en mauvaise posture. Le PDC a eu peur que les propositions d’Allende – former des commissions pour discuter d’accords concrets – ne soient que temporisation pour, d’une part, tenter de raisonner ses alliés (pourquoi y croire encore ?) et, d’autre part, plus grave, laisser l’aile gauche se préparer véritablement à la guerre civile. Il choisit donc délibérément, fin juillet, de lâcher Allende – coincé désormais entre le mur et la solution violente – et laisse désormais le pays entre les mains ou de l’Armée ou du MIR. Ce qui est plus intéressant est la position de Prats : défenseur affiché de la solution d’une « trêve politique », il s’est engagé très personnellement. En lâchant Allende, le PDC le désavoue lui aussi par la même occasion, ce qui le pousserait ainsi à la démission. S’il est bien le dernier rempart contre les golpistes, c’est ainsi la première tape sur l’épaule aux uniformes de la part de la DC. Mais voilà le militaire face à ses responsabilités et donc, face à un dilemme : 1) démissionner lui donne l’impression d’être comme un rat qui quitte le navire lorsqu’il coule ; 2) rester, puisque l’UP et maintenant la DC, implicitement, le pressent à faire partie du gouvernement, c’est accepter un des deux ministères que le Président lui propose depuis quelque temps, et donc s’exposer encore plus, à subir les attaques personnelles, à se fragiliser dans l’institution qu’il doit diriger et où de plus en plus d’officiers ne veulent plus le voir… L’heure des grands choix arrive pour les militaires !

— C’est bien ! C’est bien ! Même si vous partez avec un handicap avec cette histoire, puisque, comme « l’“Adolf” d’Adolf Hitler a tué l’“Adolphe” de Constant, le 11 septembre 2001 de New York a tué celui de Santiago 1973…

— La comparaison est hasardeuse, tout de même : en 2001 on a voulu détruire les EUA et Pinochet sauver son pays…

— Oui, bien, défendez cette thèse, c’est bien, c’est polémique, tant qu’il reste tout de même suffisamment néo-libéral pour être attaquable, c’est bien de défendre le Diable, ça donne de quoi s’occuper à nos lecteurs, que les universitaires réagissent, qu’ils publient des réactions, vous savez comment c’est : nous nous nourrissons eux et nous de tout ça. Vous me semblez même avoir des idées sur le sujet, vous êtes plus qu’un narrateur, vous, non ? Et si je vous demandais de mener à bien la fin de cette histoire ? Quatre chapitres et puis nous pourrions voir, si ça fonctionne vous pourriez passez nèg… Oh, on n’a plus le droit… écrivain de l’ombre et puis sous votre nom, si vous voulez, qui sait ?

— Mais il doit bien y avoir un ou une auteur-e, ou même un collectif, les idées ne viennent pas comme ça poussées par le vent, générées spontanément au milieu des masses ! Les structures n’écrivent pas des livres pas plus qu’elles ne descendent dans la rue : il faut une main, même invisible à tout ceci, non ?

— Justement. Je n’en sais rien. J’appelle, je prie qu’on nous mette en contact, j’invoque même : et rien ! Ça écrit, puis çane se présente et représente pas… Mais laissez-moi gérer cette affaire, c’est mon métier, vous savez ? C’est un peu un cabinet de psychanalyse ici ; il vous rentre des petits freluquets craintifs qui ressortent en s’imaginant être des superhéros, et des génies intemporels qui acceptent en dix minutes de transformer leur saga universelle en petit fascicule qu’on pourra vendre à 2€… Un Littell avec moi n’aurait jamais laissé Aue se masturber un chapitre entier dans le manoir de sa sœur incestueuse (ça, déjà, c’était idiot) alors que les Bienveillantes ont à nous narrer encore, avec le brio qu’on lui a connu jusque-là, la débandade – sans jeu de mot – de l’Allemagne nazie… Avec vous je sens qu’on arrête les historiettes et qu’on touche à l’Histoire, la grande, j’ai besoin d’un homme comme vous sur la fin ! Vous avez réfléchi à ma proposition ?

— Je pourrais contracter Carlos Prats et Augusto Pinochet comme personnages principaux et non plus secondaires ?

— N’explosez pas le budget mais faites, faites ! Vous avez mon assentiment !

— J’aurais aimé Miguel Enríquez qui, lui, va rester au Chili, fidèle à sa pensée – pendant que les autres vont se planquer à Cuba ou en RDA, voire à Paris lorsque le réalisme socialiste ne leur paraitra pas si beau que ça, bien qu’ils l’aient défendu avec tant d’ardeurs courageuses – et qui après avoir promu le fusil, mourra arme à la main dans les rues de Santiago, en 1974, comme un guerrier et non comme une lavette exilée… mais le faire entrer maintenant serait artificiel.

— Pour compenser, s’il y a du complot à Valparaíso, vous m’envoyez celui des deux personnages fictifs qui a le plus de chances d’y glaner du détail historique croustillant et on termine en beauté jusqu’au 11 septembre. Bon, alors, vous saisissez la chance qui vous est offerte ou vous restez un homme de l’ombre et du ressentiment ?

— C’est d’accord, j’accepte.

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