Ne pouvant se défaire prêtre, il avait travaillé à se refaire homme, mais d’une façon austère ; on lui avait ôté la famille, il avait adopté la patrie ; on lui avait refusé une femme, il avait épousé l’humanité. Cette plénitude énorme, au fond, c’est le vide. (en parlant de Cimourdain)

Victor Hugo, Quatre-vingt treize

§14. Dimanche 9 septembre 1973. H-44.

Un discours enflammé de Carlos Altamirano est radiodiffusé : « Nous serons un nouveau Vietnam héroïque ! »

Jean chante devant la Moneda dans la foule réunie par 19 communautés religieuses. Ils prient pour la paix dans le pays. Dérisoires chants de la part de cette institution qui essuie toutes les blessures, plage sur laquelle viennent s’échouer toutes les épaves, qu’elle recueille avec humanité, placée sans doute dans la pire des situations puisque dépositaire de toutes les souffrances dont elle n’est pas responsables, mais aussi dans une position confortable du fait qu’elle n’a pas à prendre des responsabilités qui la feraient basculer du côté de la culpabilité, lui épargnant d’avoir à porter la croix de la décision politique. Moi, une des ombres de Juan, un des reflets qu’il a semé dans la ville, un des souvenirs qu’il a éparpillé dans la conscience des gens qui l’ont côtoyé, je suis à côté de Jean et vois ces hommes s’accrocher à Dieu comme à un parachute, addiction à l’espoir, refuge ultime. Je dois me battre pour me faire de la place aux côtés des anges, des fantômes, des croyances, espace saturé que les simples hommes ne voient pas, comme les poussières qu’ils respirent sans s’en rendre compte et qui flottent pourtant dans l’air sans qu’ils ne les voient. La conversion de Jean n’était-elle pas une échappatoire, au fond ?, un confort, déposer le sort du monde dans les mains du Seigneur pour mieux oublier qu’elles sont dans celles des hommes, ces envieux, ces apeurés, ces frustrés, ces bienveillants belliqueux, ces acharnés, ces inconscients, ces… Je suis viré de la place par un être interlope et transgenre qui trouve que mes réflexions font tache au milieu de toute cette grandeur de sentiments. Hey je suis plus beau que toi, peut-être suis-je ton maître ? Va, va, je m’en vais, priez, priez, il y a pire moyen de perdre son temps.

Pinochet n’a pas appelé Leigh hier soir. Personne n’a de nouvelles de lui. Les généraux qui se sont réunis chez le général Arellano et écoutent avec haine et déjà un peu de mépris Carlos Altamirano les défier, sont anxieux. « A-t-on un remplaçant de Pinochet s’il venait à flancher ? » Oui, il se tiendra prêt jusqu’à la dernière minute. Dans le doute… Que devient le Commandant en chef de l’Armée ? A-t-il fuit ? A-t-il changé d’avis ? Pourquoi ce silence ?

42 heures avant les premiers déploiements de troupe à Valparaíso. Pinochet est en réunion à la maison de la rue Tomás Moro, avec Allende et le général Urbina. Allende préparait la rédaction du texte de l’annonce qu’il devra prononcer le lendemain, lundi 10, proposant le référendum. Le PC lui a donné son aval, le PS refuse toujours, mais Allende semble décidé à un mini-putsch interne sur l’UP. Il en parle donc aux deux généraux. Pinochet écarquille les yeux. Et puis se reprend et balbutie un vague « cela change tout… Maintenant il va être possible de résoudre le conflit …avec le Parlement. »1

Et on ne sait rien d’autre. Pour Gonzalo Vial, Augusto Pinochet n’a pas encore basculé à ce moment-là du côté du complot [Vial 2002, 209]. Quels éléments a-t-on ? Arellano a enfin trouvé le général chez lui et a obtenu :

  1. un « je ne suis pas marxiste, merde ! », accompagné d’un coup sur l’accoudoir du fauteuil de bureau où était assis le futur dictateur, qui ne dit rien en soi
  2. la promesse d’appeler Gustavo Leigh, non tenue, suivi d’un long silence.

Nous avons suivi tout ceci plus haut. Où en était Pinochet à cette heure-ci ? Seul Juan peut éventuellement le savoir puisqu’il a conversé encore de nombreuses minutes ensuite avec son camarade et presque ami ; presque parce que l’amitié est une plante qui pousse lentement et qui mérite beaucoup d’eau, de temps, d’attention et de patience, pour pousser. Juan, fidèle à lui-même, a toujours refusé de révéler ce qu’ils se sont dit ce soir-là.

Alors, là où l’historien en est réduit à des conjectures, la littérature, très vite, peut faire tout d’un rien. Qui a lu le « Miracle secret » de J. L. Borges, publié dans ses Fictions – dans lequel Dieu suspend le temps, dans une enclave temporelle d’un an, afin que Jaromir Hladik ait la possibilité de terminer mentalement Les Ennemis, son drame en cinq actes et en vers (« parce que [ceux]-ci empêche[nt] d’oublier l’irréalité, condition de l’art »), juste au moment où il se fait fusiller – saura reconnaître un trou noir où des millions d’éventualités s’engouffrent.

Qu’y a-t-il dans l’espace entre le troisième point des points de suspension après ‘tout’ et le ‘M’ de ‘maintenant’ dans l’unique phrase de Pinochet que nous connaissons de cette réunion, racontée par Joan Garcés, d’après ce que lui en aurait dit Allende ? Et qu’on a agrandi pour qu’il soit bien visible.

tout… Maintenant

Combien d’avenirs envisageables grouillent et luttent pour survivre, ici, dans cette légère hésitation ? Cette éternité durant laquelle le général peut encore reculer…

« Président, il faut parler dès ce soir de ce plébiscite et demander aux travailleurs d’occuper toutes les entreprises, sinon mardi vous êtes mort. Je vais moi-même appeler tous les militaires légalistes juste après vous et… »

« Président, prenez un avion pour Cuba ce soir, et depuis l’étranger demandez à l’ONU de défendre votre mandat… non, pas l’ONU : les EUA feront trainer l’affaire et l’URSS n’a pas intérêt à trop vous défendre, ça ne va pas… »

« Urbina, tu veux être le général rouge ? »

ut… Ma

« Urbina, tu veux prendre ma place ? »

« Président, il faut appeler Carlos Prats et organiser une défense ! »

« Président, quittez le pays pendant un an, comme vous le proposait mon ami Carlos Prats »

[— Jamais, jamais, JAMAIS ! Je préfère mourir !

Mais c’est sans doute ce qui vous attend, si vous restez…

— J’assume M. Pinochet, j’assumerai, je mourrai en héros, comme tout le monde le souhaite, vous verrez, je ne décevrai personne !]

. M
A tous ceux qui ont dû faire un choix d’une telle importance un jour dans l’histoire, et seront jugés par ceux qui n’ont eu qu’à prendre des décisions minuscules dans leur vie.

Interrogation

  1. Mais qui narre si le narrateur est mort ? Est-ce son fantôme ? Le sens de l’Histoire ? Dieu ? Qui sont les voix qui parlent dans ce texte ?, vous demandez-vous. Et pourquoi un texte ne pourrait pas s’exprimer par lui-même ? Ne pourrait-il pas avoir une âme au-delà du papier, de la liseuse ou du serveur qui lui donnent “corps” ? Vous seriez naïfs de croire que toutes les questions posées sont un jour susceptibles d’être apaisées par une réponse, celle-ci étant comme la pièce manquante d’un puzzle qu’ils formeraient tous les deux. [Note de qui vous voulez]

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