§13. C’est la femme avec qui j’ai été alité le 02 [§6] qui est dans mes bras à une heure très avancée de la nuit en ce 8 septembre 1973 dilaté et qui semble, d’être à jamais unique, vouloir ne jamais terminer :

— Je le sais, Juan, c’est tout. Tout est réglé pour le vendredi 14. C’est fini, le voilà enfin. Ce ne sera pas le petit coup d’épée dans l’eau de Souper. C’est irréversible, crois-moi. Ça n’a rien d’une fausse alerte.

— Je te crois, je te crois. Et que vas-tu faire ?

— Je pars demain dans la journée pour Valparaíso, jusqu’à ce que les affrontements qu’on devine finissent. Et toi que penses-tu faire ?

— Assister en témoin au spectacle…

— Ne va rien dire à personne, je t’en conjure ! Je ne voulais que te préserver d’aller te trouver trop exposé ce jour-ci. Je ne suis pas censée être au courant, je ne t’avertis qu’au nom de notre amour. Ne me trahis pas, Juan, promets-le !

— Je te le promets. Je ne dirai rien, agirai de la manière la plus naturelle possible sans rien laisser transparaître. Merci d’être venue me le dire avant de partir.

Je tenais dans mes bras ce corps secoué par moment de petits spasmes causés par un mélange de sentiments “amoureux” et de peur. Je sentais quelques larmes couler sur le tissu de la manche de ma chemise et son parfum, de sa nuque jusqu’à mes narines, venir me réconforter avec la même force que mon étreinte pouvait lui donner en ce jour de doute où elle pressentait des tremblements de terre à venir.

— Il est tellement temps qu’on soit débarrassé de ces marxistes, je t’assure que j’en suis heureuse, même si je ne sais pas si nous n’aurions pas pu faire chuter Allende proprement… et pourtant je n’arrive pas à me réjouir. Crois-tu que la guerre civile durera ?

— Estella, les hommes n’ont pas trouvé d’armes. Il y aura sans doute des négociations politiques, un exil d’Allende, peut-être l’interdiction des partis de l’Unidad Popular et de nouvelles élections…

— Et qui sait si Castro ne va pas leur en envoyer ? Et si le Pérou ne va pas en profiter pour aider ces gens-là, en divisant encore plus le pays pour mieux le mener à sa ruine et reprendre plus facilement les territoires contestés par la suite ?

— Des milliers de futurs sont candidats pour entrer dans l’Histoire. Calme-toi, il n’y en a pas que des brutaux et dangereux. Le pays en choisira un responsable. Et cela ne sert à rien de vouloir jouer les devins. Fais ce qui est en ton pouvoir pour te protéger et reste loin de tout ceci, le plus que tu peux. Pour le reste, à quoi bon te ronger les ongles avec des choses qu’il ne t’appartient pas de contrôler ? Je resterai probablement à Santiago. Si l’ambassade de France me demande de partir, je t’écrirai à Valparaíso, j’espère, avant de prendre l’avion. Sinon de Paris. Il faut que tu prennes soin de toi, je ne pourrai probablement pas t’aider dans cette épreuve, du moins les premiers temps. Nous verrons comment la situation évolue. Mais je penserai à toi. Merci pour ta confiance. Tu aurais pu ne rien me dire, c’est devant de grands évènements que l’amour se révèle le mieux. Je suis touché. Merci, Estella. Merci — lui dis-je en serrant sa main dans la mienne, et l’embrassant dans le cou, tout en entourant le reste de son corps d’une mâle présence destinée à la rassurer. Alors que c’est moi qui me réchauffe à sa présence.

Sans doute a-t-elle été suivie. Cet homme qui attendait dans la rue. Ou tel autre qui passait dans une voiture. Ou celui-ci que je n’ai pas vu. Etait-ce une femme ? Si jamais je suis filé et que j’aille avertir qui que ce soit, cela pourrait se retourner contre Estella. Je ne peux pas lui faire ça. Sa vie vaut autant qu’une autre, je ne gagne rien à mettre en péril son sort pour sauver celui d’un apprenti-sorcier qui aurait décidé de jouer avec le feu de la révolution… Et quelle ingratitude de mettre Estella dans la balance alors que je lui dois cette information. J’ai promis. Mais Jean. J’ai aussi promis de veiller sur lui comme un frère. Avais-je besoin de promettre, alors que c’est un ami d’enfance ? Peut-être. N’ai-je pas tout fait pour qu’il ne se jette pas dans la gueule du loup, dans cette aventure dont il ne maitrisait pas assez les règles ? Je veux bien être le gardien de mon frère, mais combien de fois devrais-je lutter contre ses propres aspirations ? Est-ce rendre service à un homme que d’aller le sauver 77 fois et de lui pardonner à chaque fois ? Ne doit-il pas prendre une bonne leçon ? Il est Français, il risque beaucoup moins qu’un Chilien, ici. Peut-être que passer quelque temps du côté des vaincus l’aiderait à réfléchir. Mais s’il lui arrivait quelque chose de plus grave, s’il se blessait à vouloir jouer à la guerre ? Il faudrait l’écarter du danger.

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