§12. Même unique 8 septembre 1973 du rêve collectif dans lequel nous sommes engagés, mais vers 20h.

— Je devais aller à un mariage mais je n’ai pas envie, je n’ai pas la tête à ça, à dire vrai, Juan.

On prévient alors Pinochet que des collègues à lui veulent le voir instamment.

— Cachez-vous dans l’arrière-salle.

Et me voilà amant caché dans le placard des événements, rôle secondaire d’une pièce située dans une ville qui va à vau l’au, jouée par des hommes forts marris de ce qui arrivent et en ont marre d’être domestiqués par les politiciens qui ne peuvent se passer d’eux. Et qui est la femme dans l’histoire ?

— Nous ne pouvons plus attendre, mon général. L’Aviation est avec nous, avec à sa tête Gustavo Leigh. La Marine fait aussi bloc derrière José Toribio Merino. Les carabineros seront dirigés par César Mendoza…

— Mendoza ? — s’étonne Pinochet. — Mendoza est des vôt… des nôtres ?

— Oui et Arturo Yovane, aussi, sur qui nous avons confiance contrairement aux autres généraux de ce corps qui ne sont pas très fiables, beaucoup étaient proches des marxistes… mais nous avons les écoles et les Services Spéciaux avec nous. Quant à l’Armée de Terre… Il y a deux possibilités, mon général. Ou chaque corps est dirigé par son commandant en chef, avec votre présence à notre tête… Ou nous nous scinderons, et les conséquences… (Il laisse des milliers de morts planer dans le silence des points de suspension.) Il faut prendre une décision, mon général.

Longs silences durant lesquels les mondes possibles s’esquissent, s’effilent, s’affolent.

— Je ne suis pas marxiste, merde ! — s’écrie le généralissime sommé de jouer son existence, comme pour se défendre.

— Je savais que vous étiez de notre côté, mon général. Il faut maintenant venir avec moi pour aller voir le général Leigh et mettre à jour nos plans en y intégrant votre présence.

— Non, ce n’est pas la peine… Je l’appellerai plus tard dans la nuit.

— Bien, mon général.

Nous nous retrouvons désormais tous les deux.

— Que fais-je ? — me demande-t-il.

Comment l’aider ? Moi j’ai choisi l’inaction, le dégagement de toutes ces responsabilités-là, mais sans m’octroyer le droit de juger face à l’Histoire des décisions qu’on ne m’aura pas imposé de prendre…

— Je ne sais pas quoi te dire, Augusto.

Il y a l’incertitude tout autour de nous qui nous écrase. Le silence inquiétant, gros des cris à venir qu’il porte dans ses entrailles, et qui, arrivé à maturation, est prêt à vomir ses sales déjections sur nos vies. Augusto Pinochet Ugarte a l’esprit perdu dans son whisky, comme s’il voulait se perdre dedans, devenir glaçon, se noyer dans l’ivresse et se défausser de sa responsabilité.

— Je ne peux pas faire comme mon général Prats. Ni comme Sepúlveda. Ni Pickering. Je n’ai pas endossé l’uniforme de mon pays pour m’opposer à mes compagnons d’armes… Ce sont les hommes les plus vaillants de ce pays…

— Et si tu demandais l’avis de ta femme ? Puisque de toute façon tu vas être détesté par une moitié du pays quoique tu fasses, au moins que tu aies le soutien de ta famille, ton dernier cercle de gens qui te comprendront, ton refuge.

— Lucía… Non, les femmes sont comme les militants des droits de l’homme, les avocats, les juges, les supporters de football qui hurlent et encensent, toujours prêts à vous détailler ce qu’il fallait ne pas faire (ils sont plus imprécis sur la part positive de leurs propositions), sans qu’on les voie jamais à l’œuvre. Nous sommes un peu tous comme ça, Juan, non ? Nous voulons manger la viande mais qui veut aller chercher la bête, l’entendre crier pendant qu’on l’égorge, lui ôter la peau, la vider de ses entrailles, … et puis ensuite le boucher et le cuisinier se retrouvent à la même table que les convives, qui eux n’ont fait que le grand effort de venir poser leurs fesses à table. Les femmes animent les conversations mondaines, elles sont d’autant plus voraces qu’elles ne touchent pas au sang, elles conçoivent les choses mais n’en payent pas le prix. Bien fou qui s’y fie, tu ne crois pas ?

— La femme derrière tout ça, ce pourrait être ta porte de sortie.

— Oh non, qu’ils me jugent, les brasseurs de vent vertueux, je prendrai ma décision seul, puisque tu ne veux pas m’aider. Mais pas ce soir, je verrai demain. Tant pis pour Leigh.

Et de fait, Pinochet ne donna aucune nouvelle ce soir-là, contrairement à ce qu’il avait promis.

Les deux hommes ont discuté tard dans la nuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.