§11. < Ce fragment avait été préparé par le narrateur avant son “départ”. Comme il faut être grand seigneur, il a été conservé. >

Carlos Prats était désormais à la retraite depuis une quinzaine de jours, encore dans les cartons de la maison de fonction qu’il devait laisser à Augusto Pinochet, bien que celui-ci lui ait laissé tout le temps qu’il lui fallait. Ses jours n’étaient pas aux loisirs, puisqu’il est difficile d’avoir été si important pour son pays et dans des moments si dramatiques, pour se désintéresser de tout du jour au lendemain. Ainsi, il avait été invité à manger par Salvador Allende dans sa maison d’El Cañaveral – honneur dont peu pouvaient se targuer – en compagnie de Fernando Flores. Avant de se réunir avec le leader de la gauche, il était passé voir le leader de la droite, Eduardo Frei, qui avait baissé la tête sans rien dire lorsque l’ex-général, que lui-même avait nommé en 1970 avec l’accord d’Allende, lui avait déclaré qu’il était la dernière personne à pouvoir empêcher le coup d’Etat. Nous étions le 8 septembre 1973 en début de soirée.

Salvador Allende expliquait qu’il allait prendre l’initiative, lundi 10, en proposant un plébiscite populaire, qui pourrait concerner, avec en filigrane la question de son propre départ, une réforme institutionnelle majeure proposant la création d’une assemblée constituante, élue comme le sont les députés, et qui fonctionnerait en parallèle de l’actuel Parlement durant l’année de ses travaux.

— J’attends cependant l’approbation du projet de la part des partis de l’Unité Populaire, demain, après une nouvelle réunion de la fédération de partis, puisque je viens de recevoir ceci d’Adonis Sepúlveda. Il lui tendit une feuille sur laquelle Prats put lire :

* Accord avec la DC : refusé

* Convocation du peuple pour un référendum : refusé

* Formation d’un nouveau cabinet de sécurité nationale : refusé

* Vote de confiance pour permettre temporairement au président de prendre des décisions sans consultation préalable de la fédération des partis l’UP : refusé

* Recommandations alternatives proposées par le Comité Politique : ø.

« Le fameux plébiscite », dont on parlait depuis longtemps, « cette seconde antienne après le coup d’Etat », pensa Prats. Mais il bisqua rapidement :

— Vous évoquez l’idée d’une Assemblée du Peuple que défend le MIR depuis octobre 1972 ? — demanda-t-il suspicieux et étonné que la solution tant attendue soit un projet que l’Unidad Popular n’avait pas repris à son compte depuis tous ces mois.

— Non, Carlos, c’est Orlando Millas qui a discuté de ce projet avec un cousin à lui, démocrate-chrétien qui a assuré la jonction. Il n’y a aucune entourloupe pour Frei et la droite. Il se peut même que nous perdions dans un an les premières élections de l’ère de cette nouvelle constitution. Mais tu vois bien que les Institutions sont bloquées. Je suis partisan de l’idée qu’il vaut mieux perdre électoralement le référendum ou les élections de l’Assemblée constituante dans un an, que d’aller à un coup d’Etat couvant une dure répression ou de nous livrer à une guerre civile. Et sur ce point je sais que nous sommes parfaitement d’accord. Je me suis présenté à la tête d’une révolution sans armes : tout comme tu n’as jamais voulu être le général rouge, je ne veux pas être celui qui lancera les Chiliens sur le chemin de la haine. Ma révolution n’est pas un dieu mauvais qui a besoin de sacrifice sanglant. Et même si nous risquons probablement de perdre, cela constituerait un départ honorable pour l’Unité Populaire. Je pense qu’aucun des partis de la confédération de l’UP nous poussera à la guerre civile. Quoique… de toute façon, je m’y refuserais. A Altamirano de prendre ses responsabilités. Ce ne serait en tout cas par un retour à 1970, car nous avons créé quelque chose. Nous avons éveillé les espoirs du peuple. Il a pris confiance en lui-même, il s’est vu ! La nouvelle majorité au pouvoir ne pourra pas faire comme si rien ne s’était passé. Il y aura un avant et un après l’Unité Populaire. Et nous reviendrons. Tôt ou tard. Charge à court terme à ces grands génies de la DC de gérer Altamirano, le MIR, le MAPU Garretón et les autres… Ça me ferait peut-être même des vacances…

Parlons-en et revenons un moment en arrière pour comprendre la difficulté de cette prise de décision attendue par Allende. Le Comité Exécutif de l’Unité Populaire, dont nous venons d’entendre parler via le Président, avait eu lieu le matin dès 10h. L’ambiance était lourde puisque pour aboutir, le projet présenté par le camarade Allende et le Parti Communiste devait être adopté à l’unanimité, comme prévu dans les statuts de l’UP. Or, une première réunion avait fait long feu : le Parti Socialiste, la Gauche Chrétienne et le MAPU de Garretón avaient rejeté le projet, alors que le reste l’avait accepté : le Parti Communiste, le Parti Radical, l’API et le MAPU-OC de Gazmuri.

On se demandait donc si la nouvelle réunion allait servir à quelque chose. Elle fut d’abord encourageante. En l’absence du Parti Socialiste, après la réaffirmation de leur approbation de la part de l’API, du MAPU-OC et du PC, et autant de rappel du caractère urgent d’une solution face à la menace imminente d’un coup d’Etat, Bosco Parra – aux déclarations souvent très violentes et appuyant fortement la nécessité de l’affrontement armé, ce qui prouve, si c’était nécessaire, que les voies du Seigneur sont impénétrables – semblait changer d’avis et se rallier au projet, convaincu par les arguments des premiers orateurs. Ce fut au tour d’Oscar Guillermo Garretón de prendre la parole. Grave, peu assuré.

— J’avoue que les éléments qui nous sont exposés donnent à réfléchir… je pense toujours que nous devons nous appuyer sur les cordons et créer une situation de force qui nous soit favorable plutôt que d’opter pour un recul ou pour présenter un projet qui pourrait nous faire perdre, le peuple nous imputant la responsabilité d’un échec, parce que nous sommes au pouvoir, alors que ce n’est rien d’autre que ces grèves politiques qui détruisent le pays… mais je ne voudrais pas non plus être celui qui bloque tout…

Les communistes rayonnaient de joie, le quorum étant réuni et l’unanimité semblant atteinte… jusqu’à ce que n’arrivent les représentants socialistes. Schnake, pour le Parti Socialiste prit alors la parole :

— N’allons pas prendre une décision contraire à notre intérêt et à nos inspirations sous la menace d’un coup d’Etat. Ce serait déjà donner une partie de la victoire aux golpisteset céder à leur chantage. D’ailleurs Allende exagère les dangers. Dans l’Armée de Terre, les éléments en notre faveur prédominent, il n’y aura pas de coup d’Etat de droite dans cette configuration.

— Et si cela arrivait quand même ?

— Il y aurait alors un contrecoup défendant le gouvernement et refusant que soit abandonné notre programme — répondit Schnake. — Nous avons éclairé le peuple et réveillé sa conscience de classe : il ne se laissera pas faire.

Bosco Parra prit la parole pour annoncer qu’il s’alignait sur la position du Parti Socialiste (et de Garretón puisque celui-ci, n’ayant plus peur d’être l’homme du blocage, se rallierait lui aussi au front du refus, …dans la même configuration qu’à la dernière réunion) :

— C’est qu’il y a des informations totalement contradictoires concernant la position de l’Armée de Terre. Je suggère donc que les commissions militaires des deux principaux partis recoupent leurs données et que nous prenions une décision en fonction.

La réunion dura encore une heure et quand chacun se leva, aucune décision n’avait été prise. Un des deux membres du Parti socialiste alla voir le Président Allende pour lui faire part des non-résultats de la réunion et lui proposer de se joindre à la nouvelle, dans l’après-midi.

— Cet après-midi, je serai avec les Commandants en Chef des trois corps d’Armée, mettons ça à demain.

Revenons maintenant à la soirée avec Prats pour comprendre l’inanité de cette prise de décision attendue par Allende, selon l’expérimenté retraité.

Prats le dévisageai avec stupéfaction, comme s’il avait mal entendu ses paroles. Il l’observa interrogativement avec ses yeux pénétrants.

— Pardon, Président — lui dit-il lentement pendant que Flores reculait sur sa chaise pour se faire oublier — vous nagez en plein rêves ! Comment pouvez-vous parler d’un plébiscite qui nécessiterait 30 ou 60 jours à mettre en place, si vous devez faire face à un coup d’Etat militaire avant 10 jours ?

Prats lui confia alors sa conviction – basée sur aucune autre preuve que la mécanique des événements en marche – qu’un coup d’Etat « mou » ou « dur » était imminent, ceci dépendant de qui arriverait à entraîner l’Armée derrière lui : le secteur dur de la Démocratie Chrétienne ou la droite économique.

— Ainsi, vous pensez qu’il n’y aurait pas de régiments loyaux au gouvernement, capables de contenir les comploteurs ? Alors vous ne croyez pas à la loyauté de Pinochet ou Leigh, que j’ai nommés commandants ? — demanda Allende d’un ton troublé.

— Président, je crois en la loyauté de Pinochet et aussi en celle de Leigh, mais ils seront dépassés par les généraux comploteurs, comme le sera Montero par Merino. La tête du Haut Commandement est bousculée par le bas, la verticalité du commandement est bien mise à mal aujourd’hui, parce que même les officiers les plus légalistes comprennent que la division des Forces Armées, c’est la guerre civile.

Avec un ton subtilement sarcastique, le Président demanda alors :

— Quelle sortie voyez-vous alors au problème auquel fait face l’UP, sachant que j’ai essayé jusqu’au bout de parvenir à une entente avec la Démocratie Chrétienne, et que je ne veux pas non plus d’une guerre civile ?

— Le mieux serait, en toute franchise, que lundi vous demandiez une suspension d’un an de votre mandat et sortiez du pays. C’est l’unique formule qu’il reste pour préserver la stabilité de votre gouvernement, parce qu’ainsi vous reviendrez en toute gloire et majesté à la fin de cette période.

Le Président haussa le buste dans son siège et regarda le général à la retraite avec une expression déterminée, ses yeux et non ses lèvres lui disant avec force : « jamais ! »

Lorsque Prats fut parti, il fallut quand même faire la fête à El Cañaveral : Tati célébrait ses 30 ans. Ce serait la dernière fête avec son père, et plus que trois / quatre anniversaires avant qu’elle ne se jette d’une fenêtre à Cuba, déprimée, abandonnée par son mari, enlaidie par une obésité nouvelle que le fait d’avoir porté l’enfant qui vit encore dans ses entrailles en 1973 n’explique pas, en ayant laissé une lettre que Fidel Castro confisqua et n’a jamais révélée. Ce fut une « célébration ténébreuse » où l’on « respirait le drame [qui] était imminent ». Parmi la dizaine de personnes rassemblées, Orlando Letelier, alors ministre de la Défense et qui sera assassiné par Pinochet en 1976 aux EUA dans le cadre de l’opération Condor, très bon guitariste, jouait des tangos. Le tango. La mort. Juan n’a-t-il pas prévenu qu’il valait mieux rester à la marge de tout ceci si on aimait la vie ?

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