§6. Je me suis levé à tes côtés, qui es-tu ?, ce matin sans tes atours je ne te cerne plus, et ton nom me le rappelleras-tu en te réveillant ?, j’ai à m’installer doucement dans cette journée pour que la mémoire me revienne comme un vêtement diurne. Il va falloir que je me rende à l’évidence : je me raidis, m’engourdis, je grince, je rouille anormalement. On me diagnostique malade. On dit tellement de choses sur soi que ç’en devient même dur de penser par moi-même. Quand je me regarde dans la glace, je me demande souvent si c’est bien moi que je vois ou un double qui m’aurait choisi comme image… Alors je regarde ailleurs, j’embrasse d’un regard le tour de cette chambre, soupèse du mentalement les objets, les déplace virtuellement, cherche une raison à leur présence, reconstruire le pourquoi de tout cet arrangement. Tu es là, je me souviens désormais, tu as même un nom, une histoire, en suspens, tu dors à mes côtés, tu ronfles un peu, tu es toute chaude, un peu baveuse, un peu attendrissante. Oui je sais, tu étais belle et douce et puis je t’ai transpiré, la douceur ne sent pas, oui ce n’est que ça, pour ce jour sans rien, sans excuses, avec toi, pendant quelques heures encore, si je reste. J’ai mal, dehors par la fenêtre il y a le jour qui nous attend, quand tu te retournes dans les draps défaits j’ai mal aussi. Je n’en ai aucune raison, je n’ai rien, le médecin n’a rien dit, la maladie n’a aucun droit sur moi. Mais je soupire. Dehors une balafre du temps un peu usant, ce n’est pas une fenêtre, dehors c’est moi, ce paysage d’automne imitant l’hiver et ses abandons… Sans tomber, mon bras droit se refuse à tous les actes, ou difficilement, en traînant la patte, ce n’est plus qu’une pince malhabile, moi qui se désagrège ce matin de doutes. Pourquoi ? Parce que nous trompons ton mari ? Il ne m’importe plus. Tu l’aimais, il était un obstacle, tu l’as moins aimé, c’est devenu un cocu. Et personne n’en sait rien, pas même lui, personne, nous n’avons confié à aucune oreille la clef de ce coffre. J’ai menti, j’ai été sociable, j’ai été parfait : j’ai prêché les bonnes mœurs, comme tout le monde, hier soir, et les ai bafouées dans la foulée, comme beaucoup, sans rien dire, tout en souriant. J’ai gagné cette nuit dans le lit de ton infidélité, nous avons fait lit à trois avec tes serments, réjouis-moi donc c’était si doux il y a quelques heures pourquoi cette gueule de bois de nos baisers ? Je ne suis coupable envers personne, je n’ai lésé aucun vivant, je suis un bon professeur qui ne corrompt pas la jeunesse, j’incite à la paix, à l’échange, je suis un puits de bonnes paroles que je pense sincèrement, il m’arrive même de citer les Evangiles de bonne foi. Si je n’ai pas appliqué à moi-même le fond de mon enseignement, cela ne regarde que moi : on y voit contradiction, il faudrait être plus intelligent pour comprendre l’étendue de la cohérence qui la surplombe, un petit effort de gymnastique dialectique.

Tu remues dans le lit, comme si mes pensées s’agitaient et te gênaient, tu gesticules en faisant grincer les draps… dors un peu encore, je n’en ai pas fini avec moi-même. J’ai aussi dit des mots sans les penser, et alors, tant d’autres, mais moins beaux, et alors ?, je ne justifie rien, je n’ai rien à dire, je n’ai pas à me défendre, personne n’a le droit de me faire comparaître devant aucun tribunal. J’ai mûri, vieilli, muré maintenant dans un corps qui se refuse tout doucement à poursuivre… Je me suis donc permis de trahir la confiance de ton mari parti pour je ne sais quelle mission avec sa troupe, militaires, joie des femmes négligées, me voilà le remplaçant avec opportunisme. Qu’as-tu inventé pour être ici, risqué-je quelque chose à ce forfait, avons-nous creusé ici, en ce lit d’amour encore tout meurtri de nos batailles, ce qui sera notre tombe ?

— Bonjour !

Regarde donc tes yeux pleins de bonheur, si tu pouvais les voir, on vous disait un peu en froid ces derniers temps, on te prêtait quelques envies volages, tu t’ennuyais, on te trouvait morne, et alors que tes cheveux ne sont qu’une belle pagaille, que ton haleine n’a pas la même rosée qui nettoie les feuilles chaque matin, moi je te trouve resplendissante. Nous faisons de la peine, peut-être, à ton mari, mais si je calcule la joie que je t’ai donnée, je pense bien que la seconde surpasse la première et qu’au final l’humanité peut nous remercier. N’est-ce pas Mr1 Bentham ?

— As-tu bien dormi ?

Je n’ai rien fait de mal, rien de plus que les autres, de quoi m’accusé-je ? J’ai su faire de moi, de nous, un ilot de plaisirs et d’un coup ma main droite… j’ai combattu sans mot dire les forces de la dissolution, mais si la maladie s’allie aux assauts de la société, ç’en est fait de moi, les forces inégales, je craquerai un jour, decrescendo dans la décrépitude prématurée, mes doigts impossibles à bouger, je n’arrive pas à me faire à l’idée de m’en détacher. Je ne regrette rien, rien, rien. Rien ! J’ai juste un peu peur. Quelle idée, foutu corps, de flancher alors que les médecins sont encore en grève…

— Comme un mort, ma belle. Ou un sursitaire. C’eut été même beau de mourir sur scène, là dans ce lit, à tes côtés, en pleine gloire, à l’acmé de ma puissance virile. Le réveil est plus dur.

— Voilà un fâcheux galant ! Je corromps irréversiblement pour lui ma vertu en vice, et le voilà qui pense à la mort à notre réveil. Comment dois-je le prendre ?

— Avec des pincettes, sans doute. Mon corps m’abandonne un peu ce matin, je le sens moins résistant contre les assauts du temps. Il faut que je prenne les devants, que je l’assujettisse encore, usons-le jusqu’à la corde et prenons le taureau par les cornes. Et toi, avec ta jolie figure du matin, tes petits yeux collés par la colle du sommeil, comment dois-je te prendre ?

Note

  1. Au fait, l’abréviation Mr veut dire ‘Mister’, mot anglais, comme cela ne vous aura pas échappé. En français correct c’est M. pour ‘Monsieur’. On voit ça trop souvent dans les formulaires ou sur les sites Internet de votre époque. Si déjà vous vous entêtez à parler votre patois local qu’est le français au lieu de parler anglais, espagnol ou chinois comme tout le monde, faites-le bien, au moins. [Note de Juan]

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