§7. Quel refuge de savoir, quels îlots de grandeur persistent dans toute cette incertitude ? Je me disais déjà, avant, en temps de paix, qu’il suffit de laisser un peu de pouvoir à l’individu, de le mettre derrière un volant, sur un cheval, sur un char, et il vous écrase, se gausse, tapage, et pourtant les règles existent. Que penser alors dans ces moments où elles n’existent que provisoirement ? Toujours aucune nouvelle des absents, ou certains seulement, quelques personnes ont téléphoné pour prendre des miennes, c’est gentil, des collègues de l’Université, des femmes, des amis, mais rien du nouveau pouvoir, ou rien du moins pour y participer, eh quoi ?, n’as-tu pas proclamé à qui veut l’entendre (et même à ceux qui ne voulaient pas) que ce pouvoir ne t’intéressait pas, tu aurais envie de te dédire maintenant qu’il serait envisageable d’y participer, alors on n’a pas de principe, Juan, on se laisse corrompre par la vanité ? On a des rêves de grandeur et on a envie d’aller voir Augusto pour vérifier s’il se souvient de toi, envie de devenir le conseiller du Prince, ou ne serait-ce que le bouffon qui parle vrai, au risque de faire partie d’une cour, de se mêler aux flatteurs ? Les nouveaux dirigeants sont des militaires, c’est-à-dire des êtres parfois un peu obtenus mais droits, honnêtes et sérieux, ce qui trancherait avec ces prostituées électoralistes toujours prêtes à faire un sourire ou une promesse pour plaire, tu voudrais travailler pour eux ?

Alors vas-tu encore boire pour te couper du monde, Juan ?

Je pressens que mes ex-compagnons d’armes ne récupèreront jamais de toute leur vie la paix de leur âme, tenaillés par le remords des actes auxquels ils seront fatalement conduits et [poursuivis] par l’angoisse, devant l’ombre des vengeances qui les persécutera constamment.

Carlos Prats, Mémoires1

Référence

  1. Prats 1973, 513.

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