1.1. C’est sale dans cette maison qui baigne dans l’odeur âcre d’urine et de plâtre. Même le calme qui y règne semble artificiel, recouvrant une clameur muette dont il n’est pas à la taille, puisqu’il en reste quelques traces dans l’air. Le soldat qui m’a introduit ici me livre à un autre, à qui je me présente :

— Je m’appelle Juan — déclaré-je pendant que mon escorte fait signe au gardien que c’est bon.

Le second m’emmène avec lui dans un couloir sombre puis dans un bureau, où un supérieur m’attend. Je lui tends un livre :

Les 120 journées de Sodome, Monsieur. La France n’a pas que la gégène à enseigner au monde, elle a aussi sa pensée – ne perdez pas la dimension philosophique de votre œuvre. Et si elle vous échappe, quelques poètes sauront vous l’enseigner dans deux siècles ! Car vous, soldats, n’êtes pas les apôtres du Christ, vous êtes Judas par qui le Christ est livré pour qu’il se révèle à l’humanité. Beaucoup mourront ici, sous vos mains, mais ceux qui s’échapperont, ah ! ceux-là ! : Monsieur, ici vous forgez le génie à venir !

— Vous êtes fou ? La France est une démocratie, il ne peut sortir de ses mains que des petits jouisseurs pleutres et pacifiques !

— Fou, moi ? Voyons ! : je marcherai à l’air libre dans quelques minutes. Alors que vous, vous êtes l’agent anonyme mais nécessaire du « système d’exclusion » qui fait que l’œuvre à venir des prochains Sade des temps futurs sera « possible ». Ne prenez pas votre rôle à la légère, croyez-moi.

— Ce sont des propos de fou en tout cas.

— De philosophe ; ces pervers qui se défoulent et se vengent avec des mots des marges dans lesquelles la société les laissent. Qu’on les écoute (un peu plus attentivement) et on s’aperçoit qu’ils ne sont que des cuistres, comme les autres…

1.2. J’ai tenté de nous sortir de cette angoisse par un peu de réflexion, qui fait bien tâche ici, un contraste trop grand peut-être, que ce qui peut être autorisé en ce lieu. Le petit chef garde cet air supérieur, me répondant désormais uniquement d’un silence dédaigneux. Mais cette odeur ! Cette odeur, c’est aussi celle des soldats. Ils s’imaginent sans doute qu’ils humilient leurs prisonniers en les laissant baigner dans cette infection, mais eux, ne passent-ils pas aussi des heures au milieu de cette horreur, ne sont-ils pas plongés dedans ? Arrivent-ils à se laver de cette crasse pour rentrer chez eux, tenir leur femme dans leurs bras, leurs enfants sur leurs genoux et leur dire des mots doux qui les endorment ? Comment peuvent-ils se changer, et oublier tout ceci ? En détruisant l’humanité de l’adversaire idéologique, n’est-ce pas la-leur qu’ils dévident peu à peu à la petite cuillère ? Cette saleté environnante, c’est aussi la-leur, ils baignent dedans tous les jours, elle doit les imprégner, les plonger profondément dans son tourbillon de nauséabondance, et je comprends bien qu’ils aient besoin de se donner des gages d’autorité, de force, d’assurance, lorsqu’ils savent bien au fond d’eux-mêmes quels dégoûts ils s’infligent aussi. Sauver les apparences.

1.3. « Lorsque tu as planté une banderille dans le flanc du taureau, tu ne peux plus reculer. Il est tellement énervé que, désormais, c’est toi ou lui. Je préfère que ce soit moi ». Les mots d’Augusto me reviennent en mémoire, au milieu des corps détruits, des regards éteints, de la puanteur corporelle, d’urine, de transpiration, des cris, des visages creusés et rongés par l’effroi, des membres maigres et prêts à craquer comme des brindilles fragiles, mon regard s’arrête sur le visage fermé et gras d’un soldat : quel degré de haine faut-il pour s’aveugler ou se persuader de la justesse de ses actes ? Est-il drogué ? Que ressent-il ? Ma compassion bizarrement ne dresse plus de frontières entre les tortionnaires et leurs victimes : il n’y a qu’une seule laideur, et elle les emporte tous, m’éclabousse, se répand sur le pays entier de proche en proche… Par capillarité, le sang s’étendra rapidement sur le tissu social. Chacun connaitra bientôt un disparu, un ami dont un proche se trouve enfermé, un bourreau, l’ami d’un bourreau, et qui pourra prétendre bientôt être loin de tout ça ? Ce foyer de haine qui est en train d’être créé et qui doit purifier celle d’hier, des trois ans de divisions, peut-être de siècles encore par derrière, jusqu’où étend-il ses racines ? Jusqu’où faudra-t-il couper pour que les vainqueurs d’aujourd’hui n’aient pas à craindre le contrecoup de la violence ? Comment vont-ils faire pour être sûrs qu’aucune graine n’est restée dans le sol, prête à faire germer la vengeance ? A quel stade l’amputation pourra-t-elle s’arrêter ? Ils peuvent me regarder avec cet air, ces soldats-là, je devrais les comprendre je suppose, mais j’imagine que mes regards à moi sont composés de la même violence et qu’elle ne doit pas leur échapper. Plus il faudrait leur dire : « vous me faites pitié ! », et je ne suis pas là pour briser plus d’hommes encore mais terminer mon rôle d’ange gardien. Augusto est sans doute loin de tout ceci, dans ses querelles d’alcôves, dans ses plans, Lucía doit sans doute jubiler au milieu des femmes et s’enorgueillir du destin que son mari pourra lui faire connaître, les voilà toutes à boire le thé jappant de plaisir, fières, soulagées, mais ne voient-ils pas qu’ils sont mouillés et que leur vie sera entachée de sang et de crainte ?

1.4. Une ampoule éclaire faiblement une petite pièce dans laquelle deux corps effondrés se trouvent. Je ne sais même pas si je pourrais reconnaître Jean au milieu de ces cadavres vivants. Ils ressemblent tous à la mort. Cernes, blessures, sang séché, crasse, cheveux gras qui ont perdu toute forme d’antan, ils sont comme autant de pièces de bois carbonisés impossibles à reconnaître, sans identité, fondus dans une même condition non-humaine… Cette odeur. Je ne dois pas chanceler. Je n’ai pas le droit de m’apitoyer sur ce que je vis, alors que moi-même je ne suis que de passage, physiquement intègre, habillé, non-inquiété et que je ne passerai pas la nuit dans cet endroit sordide, à attendre qu’on m’interroge, avec des techniques que je ne préfère pas savoir. Ou du moins que j’imagine : j’ai connu l’Homme de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne tenterai même pas de faire quelque chose pour eux, je ne dirai rien, connaissant déjà l’étrange privilège que j’ai d’assister à ça, qui n’existe pas, où je ne suis pas censé être et dont je ne devrais jamais parler. Je n’ai pas le droit de chanceler. Je dois chercher un pauvre con, un ami, une Eurydice coupable, qui voulait jouer à la révolution, et qui mériterait d’en subir les dernières conséquences, peut-être, mais que je dois sortir d’ici.

1.5. — Jean ?

Je m’adresse à lui en français :

— Jean. Si tu es là, signale-toi. Je peux te faire sortir. Ça suffit de jouer au héros, la partie est terminée, c’est perdu. Tu ne pourras rien pour les autres, tu peux sauver ta peau, tu ne peux rien pour eux, ne t’entête pas dans je ne sais quelle résolution. Tu as une famille, pense à eux, si tu es là ne va pas te laisser aller à un sacrifice inutile. Je suis venu te chercher, j’ai cravaché pour être là, tu n’as pas le droit de refuser cette main tendue si tu es là. Cesse un peu de ne penser qu’à toi, réponds si tu es là.

1.6. Le silence. Des visages me regardent, hébétés, des yeux vides qui ne semblent pas avoir compris quoi que ce soit de ce que je viens de dire. Je ne sais lire dans leur regard s’ils me voient comme un messie improbable, un bourreau de plus, s’ils me voient tout court, si j’ai apparence humaine.

— Juan…

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