2.1. Je suis encore en train d’analyser l’entretien que je viens de voir d’avoir avec cette femme, ses réactions, ma manière de les gérer, et alors que je vais arriver chez moi, j’aperçois un attroupement en train de se former dans le prochain croisement, vers la rue Manzur qui mène à la Chascona. La prudence voudrait que je rentre et ne cède pas à cette curiosité qui déjà m’a amené à me rapprocher de ces gens. Ils vont bien vers la maison du vieux poète communiste décédé hier. Et je suis posé à côté d’eux, sur le flanc de la foule, à quelques dizaines de mètres de la voiture chargée d’un tombeau et de fleurs. Matilde Urrutia est là, derrière le véhicule noir, et aussi noire qui lui. Ses cheveux sont lissés, ses traits tirés, j’ai du mal à reconnaître la femme à chevelure folle qui a donné son nom à la maison santiagaise des deux amants. Autour d’elle, ils sont une centaine si je ne me compte pas, quelques visages que je connais, et des journalistes, des officiels. L’ambiance est pesante. Ils s’en vont l’enterrer. Happé par l’émotion je les suis.

2.2. — Il n’est pas mort, il n’est pas mort — s’entête à crier une femme d’une voix stridente, une voix de corbeau, s’ils en avaient, presque lugubre. — Il est seulement resté endormi, comme le sont les fleurs quand le soleil décline.

La foule avance dans les rues. Au milieu des fenêtres pour la plupart closes, quelques-unes ouvertes et des gens du quartier qui esquissent un timide salut.

— Camarade Neruda ! (Un homme seul)

— Présent ! (La foule en réponse)

— Camarade Neruda ! (Reprise du coryphée)

— Présent ! (Reprise des autres choreutes)

— Aujourd’hui ! (Etc.)

— Et pour toujours ! (Avec la même émotion qui passe à chaque fois, à l’évocation de l’éternité)

2.3. Nous arrivons au cimetière. Et puis…

Et puis c’est l’Internationale qui retentit dans la foule, petite flamme anonyme qui s’embrase tout d’un coup et résonne dans la plupart des bouches. Je m’écarte encore un peu plus. Non seulement, comme me le disait Augusto, lorsqu’il était encore le n°2 de Prats, l’homme de l’ombre, avant Pinochet n°1, le chef de la Junte au pouvoir, l’homme caché derrière ses lunettes noires et trônant, « je ne suis pas communiste, merde ». Je veux bien me convertir à la dernière minute mais pour des causes qui en valent la peine. J’ai dénoncé la dangerosité des délires de ces gens, encore que les communistes chiliens aient été les moins fous de tous avec Allende, je ne vais pas m’en solidariser désormais. Au « c’est la lutte finaaaaale », qu’ils entonnent collectivement, j’ai envie de leur crier c’est la fin de la lutte, réveillez-vous, rentrez chez vous, vous êtes dingues de risquer votre vie comme ça. Certes les journalistes étrangers sont là et vous protègent sur l’instant, mais ce soir ils seront à l’hôtel et vous, qui vous protégera chez vous dans la nuit du couvre-feu ?

2.4. Je m’en vais. Qu’ils se suicident tous, si ça leur chante, s’ils n’ont d’autre issue à leur fantaisie en sempiternelle impasse.

Presque machinalement je me suis dirigé vers la Chascona, pour dire adieu dans le silence au barde chilien et à sa joie de vivre qui effacera tout le reste, tout ce que je ne partageais pas avec lui.

2.5. Je suis seul. L’ambiance est encore plus lugubre. J’ai l’impression que le ciel est un essaim de charognards minuscules qui vient grignoter doucement la terre d’avant. Je me promène dans les détritus de cette maison mise à sac, cette maison si belle que j’aurai pu voir au moins une fois en l’état. Sur ce point au moins, je ressemble au poète ; je rêvais d’avoir une plus grande bibliothèque que lui, nous sommes désormais tous deux propriétaires de regrets, moi de vide et de souvenirs, et lui – ou sa femme – de tous ces déchets… La vie est ailleurs que je lui avais prêté, trempe dans le cours d’eau qui passait au milieu du jardin et qui aujourd’hui, dévié de son lit par tous les livres qui ont été jetés dedans, a inondé la partie basse de la demeure à plusieurs niveaux construite sur les premières hauteurs du Cerro San Cristobal.

2.6. Il est mort le poète. Je lui aurais souhaité de vivre plus. Mais sa poésie vivra longtemps encore. Elle contient des moments magnifiques. Mais aussi du poison, qui est déjà en train de contaminer d’autres petites têtes fébriles. Et les militaires s’ingénient à le propager en croyant l’éradiquer, alors qu’il est juste comme les dieux : il suffit d’arrêter d’y croire pour qu’ils meurent. Peuvent en attester Zeus, Mithra, l’Etre Suprême, la Pachamama, Aton, etc. C’est leur affaire, moi s’il me restait une chose à faire avant de partir de ce pays irrespirable ce serait de déboulonner le dernier qui reste en activité, là-haut sur le toit de l’Université Catholique, ce bon vieux messie toujours en train de s’excuser « qu’il n’y peut rien ». Eh bien va boire le thé à l’hospice des dieux à la retraite !

Une autre aussi, avant, de choses à faire. Plus difficile.

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