§18. Je viens de monter les marches. Les grandes marches administratives d’un bâtiment officiel. Je tends désormais mes papiers et ma convocation au secrétaire dont j’ai pu trouver le bureau.

— Français ?

Il me regarde par-dessus ses lunettes, froidement, comme si j’avais moi-même prononcé, hier, l’embargo sur la cargaison de cuivre décidé par un tribunal parisien pour dédommager la Kennecott, une des entreprises américaines expropriées sans compensation par le gouvernement en 1971. Je suis Français, oui. C’est marqué sur mes papiers, mais je ne suis pas au Chili pour être Français. Je n’ai pas à m’excuser bien que c’ait été le premier réflexe qui me serait venu si je n’avais pas un peu réfléchi. Et quoi ? Oui, Français, ce n’est pas ma faute en ce jour. Pourquoi me le reprocher sourdement par cette remarque pleine de sous-entendus ?

— Oui, Français.

Ma réponse, sans doute trop lacunaire à son goût, semble lui déplaire.

— Ce n’est pas une très bonne idée d’être Français, aujourd’hui, depuis le jugement à Paris !

— Je le pense bien, mais comme je ne suis ni juge ni ambassadeur de ce pays européen, je ne peux répondre de ces actes… Moi, je n’ai rien à voir avec cela, n’est-ce pas ?

Il fait la moue. Bien sûr qu’il sait que j’ai raison, qu’il le savait même avant ma réponse, et qu’au fond il ne souhaitait que décharger un peu d’aigreur contre le pays de Pompidou. Je lui en offrais le moyen, le lui retire sans ménagement, épanchement frustré dont il ne peut pourtant pas exposer la perte à voix haute. Faut-il que je sois un peu plus bienveillant ? Allons :

— Cependant, en tant que sympathisant de la cause portée par le camarade Allende et l’Unité Populaire, je peux vous dire que je ne comprends pas la décision de ces juges parisiens. Le calcul de la dette a été impartial, quoique défavorable pour la Kennecott ou les autres entreprises qui se sont servies dans le pays durant des années.1

 La décision est donc injuste.

— Ah, bravo. Assieds-toi, je vais avertir de ton arrivée.

Le chef de service me reçoit quelques minutes plus tard. Me fait asseoir. Me propose à boire. Est déférent. Intérieurement, je crains le quiproquo. J’ai peur que, puisque quelques coups de téléphone de l’ambassade du Chili en France ont réussi à faire ouvrir cette porte, par un circuit que j’ignore, alors que je n’apportais pas toutes les garanties pour assurer un travail de traduction, l’homme qui me tend maintenant un verre d’eau ne me prenne pour un écrivain ou un artiste de quelque ordre que ce soit. Je n’ai jamais écrit que quelques lettres d’amour dans mes années d’école primaire – dont les destinatrices n’auront pas spolié l’humanité en ne les conservant pas – et des courriers administratifs sans fioritures littéraires.

Mes craintes sont vite estompées en même temps que mon orgueil est touché puisque je m’aperçois que toute cette mise en confiance et ces approches par cercles concentriques ne sont pas dues à ma personne, qui lui est bien égale et dont il n’a apparemment jamais été dupe, mais afin de m’inviter à la confidence sur ce monde des Chiliens à Paris dont je serais un initié. Que faire alors ? Avouer que je ne connais aucune anecdote croustillante sur le monde qui l’intrigue, et que je n’ai pas rencontré tant que ça Neruda et Edwards, au risque de décevoir trop vite mon chef, avec Dieu sait quelles représailles, surtout si je ne suis pas pleinement à la hauteur dans les premiers temps ? Gonfler quelques petites choses afin de grappiller un peu de leur lumière sur ma personne, mais au double risque de ne pas être capable de soutenir jusqu’au bout ma mythomanie ou de montrer par cet épanchement, bien facilement soudoyé, que je ne suis qu’une commère désœuvrée de salon de coiffure ou un énième journaliste de L’écho du bar ? Non, une alternative est souvent une vue tronquée de la réalité : il existait la possibilité de répondre à demi-mot qu’on ne peut divulguer les secrets. D’une part c’est vrai puisque je ne suis dépositaire d’aucun, d’autre part ça a l’avantage de maintenir une part de mystère – au risque de continuer le jeu. Je lui demande donc de m’excuser de ne rien savoir avec un subtil air de ne pas y croire – je garde sa curiosité intacte, lui donne l’envie de forcer ma serrure, se disant qu’il y a un trésor dans ce coffre de silence. Temps qu’il a vraiment envie de continuer le jeu, je sauve ma peau. Et d’ici là ou j’aurais réussi à assurer les tâches qui vont être les miennes ici, ou j’aurais trouvé autre chose, me servant de cet endroit comme d’un tremplin. Une fois passée la tentative d’interrogatoire amicalement amenée, la conversation dérive sur le travail que je devrais accomplir, ce qui n’a qu’un intérêt alimentaire.

Notes

  1. Cf. la note en 1. I §1. Il s’agit de la même affaire de non-compensation des entreprises étasuniennes expropriées par le Chili en 1971.

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