Seuls les serviteurs de l’impérialisme […], bien que nés sur notre terre, seront cachés ce soir dans le recoin de leur propre infamie, serrant dans leur bras la paye obtenue pour leur trahison.

Les autres, les Chiliens, seront dans la rue en train de combattre, défendant notre terre blessée par l’insolente superpuissance d’une entreprise nord-américaine, chantant notre hymne national et les chants de la révolution, de l’indépendance, de la liberté et de la véritable démocratie.

Tous à la manifestation en défense de notre Patrie !
El Siglo

§20. « Aucun patriote ne peut rater ce rendez-vous avec l’honneur » écrit El Siglo1. Alors comme de nombreux Chiliens, j’ai posé mes affaires à 16h au bureau, pour me rendre à la Place de la Constitution, à 18h, où nous avait convié la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT). Je n’ai pas vraiment besoin de savoir où se trouve le lieu de rassemblement, il me suffit de suivre la foule et ses drapeaux brandis à toutes les couleurs de l’Unité Populaire dans un joyeux désordre bruyant. Je suis derrière un groupe de jeunes qui parlent de football : Colo Colo a battu, hier, San Felipe, et est classé premier avec 34 points, soit 2 de plus que l’Union Espagnole, et 7 de plus que l’Université du Chili qui est 5ème, ce qui parait avoir de l’importance pour eux. Je ne me suis pas encore choisi de club, mais Colo Colo a ma préférence pour le moment, je ne sais pas pourquoi, je n’aime pas les équipes qui dominent d’habitude. Peut-être est-ce parce que c’est le club le plus populaire. Je les perds bientôt, engloutis dans la masse. Des vendeurs de rue proposent aux gens qui vont pour se rassembler, des drapeaux aux effigies du PS, du PC, de l’UP, cette fameuse croix noire sur fond blanc en haut et en bas, fond rouge à droite et bleu à gauche, et déjà j’entends les chants et les slogans qui retentissent. Les camarades des cordons sont là, les partis, les Juntes (de contrôle et de gestion) de l’Approvisionnement et des Prix2. Ici une pancarte demande si l’on peut nationaliser l’ambassade yanquie. Des femmes d’Iquique, des retraités des Forces Armées, des évangélistes, etc. Fait nouveau et presque unique, des représentants des ouvriers appartenant aux forces de la Démocratie-Chrétienne sont là aussi à ce front patriotique. Je suis presque heureux que la France – dont nous venons de contester le rapt sur le cuivre arrivé sur ses côtes – permette ce moment de communion et de réunion nationale. C’est sans doute une illusion de croire que l’on peut faire quelque chose avec les suppôts indécis des possédants mais il faudra toujours tenter, suivre cette dynamique, viser à l’unité plus qu’à la fermeture et au sectarisme. Connaître un Chili uni. « Le colonel Alberto Labbé veut “expulser du pays jusqu’au dernier marxiste”, nous expulserons du sénat tous les colonels Labbé ! » crie une voix anonyme à quelques mètres. Qui trouve son écho dans les applaudissements que la proposition reçoit. Les chants reprennent en mouvement – « qui ne saute pas est un bourgeois ! »

Jusqu’à ce que les orateurs arrivent au pupitre, quatre en tout, dont Luis Figueroa, leader de la CUT. Et puis le Président Allende, lui-même, à la tribune, venu signer un texte instaurant le monopole des producteurs et sous-traitants du cuivre chilien. J’ai faim, j’ai oublié de manger, Agustín m’accompagne chercher une sopaipilla qu’on trouve pour trois fois rien à de nombreux coin de rue, avant que les petites échoppes mobiles soient assaillies par d’autres affamés comme moi, une fois les discours terminés.

— Tu peux ramener ça à la maison, s’il te plait ? — me demande-t-il.

— Oui, hien chûr — réponds-je sans même regarder ce que c’est, la bouche encore pleine avec les lèvres probablement brillantes d’huile.

Pourquoi lui refuserais-je de prendre un portefeuille ?

Il me remercie et s’en va après une accolade fraternelle. Je me réinsère dans la foule, goûter encore cette osmose bien plus que je n’écoute les derniers mots qui retentissent depuis la tribune. Mais une foule qui commence déjà à se disloquer, pour que chacun des membres qui la formaient rentre chez lui.

Le soir, c’est un marathon antifasciste, auquel je me rends, et sur le chemin du retour, en usant une fois de plus mes semelles, j’entends que l’ambiance n’a pas été aussi bonne dans d’autres coins de la ville : les ouvriers de la commune de Cerrillos ont organisé des barricades contre la détention d’un de leur camarade3. Ça a chauffé. Et puis il y a cet homme que je croyais avachi sur un banc, probablement saoul, et qui s’avère, à s’approcher, avoir été blessé. Qui saigne en tout cas. Et inconscient. Que faire ? Je suis là, seul avec un corps inerte que je ne peux bouger moi-même. Heureusement un homme passe au bout de quelques minutes avec une charrette à bras, pas trop chargée. Je lui demande s’il peut m’aider à le porter jusqu’à un hôpital, si un hôpital est près d’ici, s’il vit dans le secteur et aurait un téléphone chez lui. Oui, oui, non, dans l’ordre, mais qui est-ce ? Je ne sais pas, alors il le fouille et sort son portefeuille.

— Un momio… — sentence-t-il.

— Oui, mais un homme avant tout.

— Un momio qui un jour nous crachera à la figure.

— Peut-être pas s’il se souvient qu’on l’a aidé, justement.

— Un momio — grommelle-t-il pendant que nous l’installons comme nous pouvons sur la charrue et avançons comme un équipage bizarre où l’un tire la charrette et l’autre supporte les pieds.

— Je n’ai aucune raison d’accepter cet homme dans mon service, monsieur.

— Mais nous ne sommes pas là pour être raisonnables, docteur ! Vous et moi sommes faits pour aider, nous sommes les défenseurs de l’humain. Et la fraternité est illimitée, déraisonnable, folle. Je sais bien que cet homme n’a pas d’identité et que vous ne devriez pas le soigner au nom d’une paperasse qui m’échappe. Je comprends vos raisons. Je sais que vous ne pouvez pas soigner tout le monde, mais il est là, blessé, il a besoin de vous. Et moi non plus je n’ai pas à m’en occuper, je ne le connais pas, mais je ne peux pas le laisser seul dans la rue, saignant et voué à une mort quasi-certaine. Si vous ne le soignez pas, je tâcherai de le faire moi-même ; mais je ne suis pas médecin. Que puis-je vous demander d’autre que de sauver cette vie ? Pour rien. Juste parce que c’est un homme.

Le médecin me regarde, et sans rien dire nous fait un signe de la tête pour qu’on mette notre blessé dans un lit vide dans la pièce d’à-côté. Viens-je de justifier ma présence ici ? De prouver à Natalia que je pourrais être utile ? Que je suis une pièce dans le grand puzzle du changement ?

Elle ne sera pas là ce soir, lorsque je rentrerai à la rue Vasconia.

Notes

  1. Journal officiel du Parti Communiste.
  2. Cf. 1. I §2. [1ère partie, chapitre I, fragment 2]
  3. Il s’agissait de Luís Torres.

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