§12. Nous sommes tous les deux assis à un restaurant dans le quartier du centre-ville, près de la fenêtre où je peux regarder les gens passer pour me reposer des conversations, en face du prix des consommations ; la table que je préfère.

— Alors comment va notre nouveau vacancier ?

— Je ne suis pas en vacances, dis-donc !

— Tu ne fais pas partie des 27 virés de la Banque Centrale ?

— Si, si, ils voulaient me virer, mais avant la grève d’octobre. D’ailleurs je n’étais déjà plus dans les bureaux lorsqu’elle a commencé. Pour arranger tout le monde – ils ne voulaient pas me payer les indemnités de mes années de services – j’ai demandé un congé sans solde d’un an qui a commencé en septembre. Andrés Sanfuentes, lui, par contre, fait partie des 27 épurés par le gouvernement marxiste.

— Ça lui donnera du temps pour bosser pour le PDC.

— Oui, et d’ailleurs on travaille pas mal ensemble avec le sénateur José Musalem.

— Tu as donc une activité exclusivement politique ?

— Non ! Je suis donc de retour à la Faculté de Sciences Economiques de l’Université du Chili.

— Ah, bien ! Comme professeur ou chercheur ?

— Secrétaire général — me répond José Luis Zabala Ponce, d’un air assez fier.

— Mazette ! Félicitations !

— Tu n’étais pas au courant ?

— Eh bien, non, je ne fais pas semblant de ne pas savoir pour te faire dire les choses… Ça un fait un petit moment que je n’ai pas trop de contact avec les vieux amis de Chicago, occupé par …des projets personnels.

— Ton premier livre de philosophie ou d’économie ?

— Non ! L’humanité ne le mérite pas encore ! (Rires)

(Rires en retour) Bon, fais des cachoteries, je n’essaye pas de te faire parler, je sais que tu resteras muet. Un peu de politique, alors ?

— Surtout pas, tu sais que je ne touche pas à ces choses sales !

— C’est vrai…

Le serveur vient nous apporter la carte et repart.

— Tiens, j’ai un jeu — lui dis-je.

— Lequel ?

— Tu vois la carte ? Il y a plein de choses proposées et, vu son état d’usure, elle doit bien dater d’avant le début de l’année ; mais tu sais comme moi qu’aujourd’hui ils ne sont plus en mesure de fournir la moitié de ce qu’ils proposaient alors. Donc le jeu c’est de commander sans n’essuyer aucune réponse négative… celui qui perd paye le repas. Bien sûr, si chacun se trompe, on demande autre chose et ce jusqu’à ce qu’un des deux l’emporte.

— D’accord. Tu n’es pas venu récemment dans ce restaurant, au moins ?

— Non, non.

Nous reparlons de la politique pendant qu’il regarde ce qu’il va commander.

— … Tu as raison — m’accorde-t-il — sur le fait que les politiciens font toujours régler l’addition à leur peuple. Je ne te parle pas d’arguments populistes sur leurs émoluments ou leurs privilèges, où toutes ces jérémiades de jaloux qui feraient de même s’ils pouvaient ; je te parle d’erreurs politiques. Ils ne valent souvent pas plus que les gens qu’ils dirigent, mais peut-on leur demander d’être plus qu’humains ? Faut-il croire bêtement à l’homme providentiel, au grand sage ? Ils font des erreurs, donc…

— Humains, trop humains…Non, mais eux prétendent l’être, sages, qui se croient capables de nous représenter, qui sermonnent sur ce qui est à faire, donnent des leçons de vertus qu’ils n’appliquent pas eux-mêmes. On ne peut leur demander d’être des dieux, mais s’ils ne valent pas plus que nous, en quoi nous servent-ils ? Si la politique n’est garantie de rien qu’attendons-nous pour la démanteler, pour miner son existence ? Il faut commencer par prôner le démembrement du corps politique. Qu’il soit morcelé. S’il fait bloc, jamais nous ne pourrons le réduire à son strict minimum : assurer la paix, la justice, le bon fonctionnement des affaires spontanées des Hommes et la douce régulation des égoïsmes.

— Sans tête ?

— Quelle tête ? Qui prétend prévoir quoi que ce soit ? Les futurologues ne servent qu’à démontrer le charlatanisme de toute tentative de prédiction. Qui peut prétendre diriger un monde empli de milliers de facteurs imprévisibles car souvent même inconnus ? Si l’action politique ne passe son temps qu’à régler la note des erreurs passées, à quoi sert-il de faire perdurer cet état d’impuissance orgueilleusement mis en scène ? Nos grands architectes inutiles, dévoués, tout-puissants et infiniment éclairés, ne lèveront pas le petit doigt pour sortir les peuples d’un état de dépendance dont ils n’ont aucune raison de nous délivrer. Je les entends déjà me gourmander en s’insurgeant de leur faire de mauvais procès, les voilà avec leurs mimiques travaillées dans les antichambres de la communication, s’offensant qu’on doute de leur sacrifice personnel. Oui, je les accuse. Car je sais que le sauveur ne peut vraiment vouloir sauver son monde : il saperait ainsi sous ses pieds les fondements de son propre piédestal. Au contraire, le temps est son allié et vous pouvez être sûr qu’il s’efforcera de retarder le moment de la libération. Trouverez-vous cet homme bon, qu’à peine établi, si le pouvoir n’est pas poison en soi, l’ingratitude de ses sujets l’aigrira, que la férocité de ses adversaires l’obligera à affûter ses crocs, et il devra se faire loup. Cherchez plutôt votre adjuvant chez celui pour qui l’ordre en place est intolérable, qui a toutes les raisons de faire sien votre mécontentement, et abattez-le dès qu’il prend goût au pouvoir.

— Je ne suis pas d’accord avec toi. L’Etat doit au moins donner de grandes orientations économiques, même s’il laisse les marchés et les entreprises agir au quotidien.

Le serveur revient prendre la commande : je tombe juste du premier coup, José Luis lui, se trompe, et payera l’addition !

— De toute façon mes vues sont des vœux pieux — lui concédé-je — car si les Hommes étaient raisonnables et emplis d’humilité, aucun d’eux n’auraient la prétention de cesser d’être spectateur des grandeurs passées, pour décider de franchir le pas et devenir créateur lui-même. Sans orgueil pas de progrès. Aucun homme n’oserait prétendre faire quelque chose qu’un autre pourrait aussi faire, et tous se regarderaient en pleine inaction. Qui est-on pour vouloir se marier à une femme, prétendre à sa main, et la voler aux restes des autres hommes ? Sans une certaine folie les Hommes ne vivraient pas dans l’espoir de fonder des rêves qu’ils devront abandonner sur Terre en mourant. Sans malades égocentriques nous n’aurions personne qui, en disséquant leurs propres infirmités, nous font mieux connaître les nôtres. Et cette vanité si nécessaire à l’humanité est aussi malheureusement celle qui fait aux uns choisir la politique, alors que la lâcheté la fait supporter aux autres.

— Et de toute façon, pour parler concrètement, soyons réalistes : 1) l’UP gagne en mars et il nous faudrait alors ou quitter le pays en le laissant aller à la ruine, ou défendre l’idée d’un coup d’Etat ; 2) la CODE gagne largement et destitue légalement Allende, et il faut d’ores et déjà tenter d’éduquer les deux grands partis de droite pour éviter de retomber dans un simple dirigisme conservateur ; 3) les deux blocs font égalité et la destitution1 n’étant plus possible, il faudra bien que les militaires prennent leur responsabilité, et nous devons donc eux aussi d’ores et déjà les sensibiliser… Voilà les possibilités, une quatrième voie anarchisante, comme tu le voudrais, ne me parait pas imaginable. Faire une révolution libérale au Chili, dépolitiser alors que tout est devenu politique ces dernières années : tu es plus utopiste que l’extrême-gauche, à ta façon !

— Oui, le Chili semble pour le moment condamné à passer d’un maître à l’autre… droite, avec ou sans militaires, ou gauche, avec ou sans armes ; EUA ou URSS… Installer de nouveaux usurpateurs qu’elle choisit en son sein, la belle affaire !

— Qu’importe ce qui est, seul compte comment le peuple le perçoit. Comment veux-tu le raisonner quand il croit avoir acquis avec force et détermination le fruit de sa révolte, le recul du dominateur et l’élimination d’une caste qui le gouvernait ?

— Et ce faisant, croyant se libérer, ils promeuvent ceux d’entre eux qui les mépriseront un jour aussi comme des étrangers régissant une colonie peuplée d’indigènes… Je suis moins Realpolitik que toi, mais pas si utopique que ça, car si je pense qu’il faut laisser les gens se dégriser un peu, c’est parce que les lendemains de fêtes seront aussi des lendemains de faims et de boucheries, comme le banquet philosophique finit souvent en orgie très matérielle, plus tard, ils comprendront…

— Et ça veut dire de laisser faire ? De laisser l’orgie, comme tu dis, avoir lieu sous nos yeux et ne pas tenter de limiter la casse, quitte à soutenir de futurs maîtres, mais moins pires, moins incohérents, que ceux-là ?

— Oui, il vaut mieux laisser faire la politique et agir de l’extérieur…

— La différence entre toi et moi c’est que tu es philosophe et que je suis économiste : tu es là pour viser l’idéal comme on fixe un cap, montrer la complexité des choses (ou les compliquer), et moi je suis là pour les mener à bien…

Note

  1. La Constitution permettant au Parlement de voter la destitution du Président si les deux tiers de l’assemblée concordent dans ce vote, la droite en a fait son objectif pour mars 1973.

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