§8. Mardi, vers 18h, Jean passe une nouvelle fois devant la Bibliothèque Nationale, au sein de sa colonne de supporters venue de la rue Arturo Prat, puisqu’il continue de vivre dans le sud de Santiago et que la grande manifestation se rassemblant entre l’avenue Portugal et l’Alameda, ayant été divisée en trois marches par secteur géographiques, il lui revenait d’être parmi le premier groupe. Il est encore au milieu de ses amis du cordon industriel Vicuña Mackenna. Claudio est là, infatigablement présent, et même si c’est aujourd’hui Fantuzzi qui doit être rendue à ses propriétaires, son moral est remonté malgré tout : il y a une révolution à faire, ce n’est pas le moment de flancher. Elecmetal reste sous contrôle de l’interventor et les affaires ne sont pas tous les jours faciles, mais les travailleurs tiennent bon. Natalia, c’est son habitude, n’est pas là. Jean ne se pose plus de question – mais le vit toujours aussi mal. Il relativise son malheur : tant qu’on souffre c’est qu’on vit, et ce matin, en France, deux assassins ont été décapités. Certes, il sait bien qu’il suffit de regarder plus bas que soi pour se sentir haut et que ce n’est pas parce d’autres sont au sous-sol que lui se trouve juste sous le toit, mais il aimerait cependant, encore plus qu’hier, partager ça, aussi, avec elle. On peut se demander quel genre de couple ils forment, après deux mois et presque demi depuis cette nuit dans une cabane sur la page de Valparaíso où il a découvert son intimité – mais elle garde de nombreuses parts d’ombre, c’est évident.

Juan, qui est allé travailler une partie de l’après-midi sur son lieu de travail préféré, cet imposant bâtiment du début du siècle où il retrouve les mêmes têtes et sa place presque réservée, regarde les camarades de Jean défiler, analyse attentivement les drapeaux à l’effigie des héros communistes et socialistes ainsi que les pancartes, « UP : soyons fermes », « Les momios ça suffit ! », écoute les slogans pour voir s’ils ont changé, dans une indifférence marquée. Il se mêle à la foule à côté d’un collectif de jeunes lycéennes – trop jeunes pour lui, ne voyez pas le mal partout, et il ne l’a pas fait exprès de toute façon – et regarde les membres du cordon Cerrillo crier « Créer, créer, le Pouvoir populaire », slogan désormais connu qui reste d’actualité plus de deux semaines après la grève d’octobre. Jean commence à faire sien ce slogan que les communistes n’acceptent pas, fermes dans leurs réticences face aux cordons, leur préférant inflexiblement l’action syndicale et gouvernementale. Il aime sa place dans le cordon de son quartier, il aime le fait qu’il soit utile, que cela le socialise…

Jean sent qu’une certaine routine s’installe à écouter Salvador Allende. Comme une drogue il lui faudrait augmenter les doses pour retrouver le premier effet, celui qui était si fort ! Même les Quilapayún, Tito Fernandez ou Víctor Jara, qui chantent ce soir, le font vibrer, mais dans une intensité moindre qu’auparavant. Il les apprécie tous, mais son esprit est tiraillé. Il pense à visiter le Chili, se dit que si Santiago est plus agréable à vivre que Paris aux pavés tristement gris et son métro qui pue la pisse à perte de nez – ici le métro est loin d’être terminé, sur l’Alameda, ce qui ne cesse de gêner la circulation marche des habitants, et des camarades, d’ailleurs, lorsqu’ils veulent venir défiler – il faut savoir sortir des capitales. Il aimerait prendre du temps avec Pablo Neruda, lui qui l’avait aidé à venir, maintenant qu’il est dans le pays, et voir avec lui, une fois sur place, si ce dernier pense toujours que c’est la voie d’Agustín, celle du PC orthodoxe, qu’il faudrait suivre ou si finalement les alternatives, plus ambitieuses, du cordon, de Natalia, ou du PCR, communistes eux aussi, après tout, ne sont pas préférables.

Il ressent tenacement, au fond de lui, comme un feu mal éteint sous des cendres apparemment sans chaleur, lorsqu’il lit El Siglo… Juan aurait évidemment sa propre idée : si les gens qui lisent ce journal n’ont pas compris tous ceux qui leur ouvraient les yeux sur le communisme, ils sont perdus. Il écoute un peu le Président socialiste à la tribune continuer de prévenir le peuple, après avoir parlé d’« économie de guerre » à Valdivia, déclarer qu’il faudra « se serrer la ceinture ». Encore, que restera-t-il à serrer ?, se demande-t-il sans pourtant sentir de gêne lui-même. « Le mariage entre le socialisme et la faim est un des phénomènes les plus constants du monde contemporain » a-t-il lu il y a cinq jours dans le Mercurio, sous la plume d’un journaliste français de Paris Match qu’il va tenter de rencontrer, et il avait acquiescé. Pour lui, la tragédie des hommes de bonne volonté, ces aveugles volontaires qui vont croire toujours aux mêmes sornettes de l’ennemi extérieur et intérieur justifiant par son action maléfique le non fonctionnement de l’économie socialiste, est à l’œuvre une fois de plus. Ce discours lui donne l’impression, d’une part, d’un « éternel retour du Même » et d’autre part, que le temps stagne au Chili. Il est rentré chez lui en sifflotant, la tête ailleurs.

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