§15. J’aime bien discuter avec Jean car, bien qu’on ne se soit pas vus pendant des années, plus d’une décennie, il reste à jamais mon ami d’enfance, et les amis qu’on se fait très jeune n’ont pas le même statut que les autres, car, comme on s’est connus à une époque où la pudeur n’était pas très importante, on peut continuer, adultes, sur le même ton. Il n’en va pas de même avec les amis qu’on se fait plus tard, déjà adulte, et ce d’autant plus si ce ne sont pas des amis, mais des connaissances, et d’autant encore plus lorsque c’est lors d’activités politiques où l’idéologie, l’ambition, le fanatisme ou la vanité incubentà tous les étages. Là, c’est José Luis Zabala Ponce1 qui me prend légèrement à part de la soirée organisée par la DC pour la rentrée des députés, certains pour la première fois, aujourd’hui, afin que nous ne soyons pas entendus :

— Toi, finalement, te lancer dans l’action politique, avec nous tous, sur le plancher des vaches, quitter ta belle tour d’ivoire pour te mêler à nous ? — ironise-t-il.

— Oui, écoute, je me suis rendu compte en visitant le pays ce mois de février, à contempler toute cette richesse gâchée, toute cette force inutilisée, tout ce potentiel laissé en friche, que j’aimais ce pays, et que cela me faisait trop de peine de le voir sombrer.

— Et tu ne veux plus partir, alors ? Tu préfères te battre sur place plutôt que de rentrer en France ?

— Oui, je pense que j’ai changé. Quelque chose s’est modifié en moi, lorsque j’ai vu toute cette splendeur naturelle, ce peuple, …

— Ça me fait plaisir !

— Et c’est évidemment vers le Parti Démocrate-Chrétien que j’ai le plus d’affinités.

— Tu es le bienvenu, Juan ! Viens, tu connais Musalem ?

Il me sourit comme pour m’accueillir dans une secte à laquelle je viendrais de me convertir. S’il savait ; mentir est un plaisir, c’est grisant. A voir désormais comment je peux me plonger dans cette eau tout en restant sec et libre.

— Un peu, oui. Tomic n’est pas là ce soir ? — lui demandé-je tout en le suivant vers un groupe apparemment centré autour du sénateur en train de faire le show.

— Tu es quand même un type bizarre, Juan. Je te croyais, à choisir, plutôt à droite du Parti Démocrate-Chrétien et une fois que tu t’engages, tu veux rencontrer celui d’entre nous qui est le plus proche de l’Unité Populaire.

Je lui aurais bien répondu que sans contradictions un être humain est comme un plat sans sauce, mais je n’ai pas le temps de développer cette idée que je suis déjà en train de serrer la main au sénateur qui me salue comme si j’étais son meilleur ami, je vais l’être d’ailleurs durant un quart d’heure, et pas une belle fille dans l’assemblée.

Ah si, une, jeune, mais très belle.

Note

  1. Pour mémoire c’est la deuxième fois que vous le croisez, après 1. IV §13. Moi je l’ai vu un peu plus souvent depuis le début de la chronologie linéaire de ce roman, mais ce n’est évidemment pas parce qu’ils sont passés sous silence que les événements tus n’existent pas. [Note de Juan]

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