§16. Il passe devant ma voiture, au rouge, en me regardant très fier de lui et avec l’œil brillant du défi, sachant que je ne vais pas l’écraser et qu’il ne risque rien d’autre que de gagner le plaisir de me voir fulminer, impuissant, tout ceci avec une effronterie minable et la même arrogance qu’il aurait arboré si, au lieu de s’essayer à ces duels de pacotilles, il était en train de défier un char d’assaut dans une rue de Prague. Oui que je rêverais de lui arracher une jambe !, si j’étais sûr de pouvoir commettre mon forfait en toute impunité, et sans la présence de Dom’ Tingo à la place du mort. Je suis même à peu près certain que je n’assassinerais pas Mozart si je passais sur ce petit peigne-cul, et que l’humanité se remettrait sans problème de sa « perte », de sorte que ce n’est ni par humanisme ni par civilité ni par universalisation de je ne sais quelle niaiserie kantienne que je ne cède pas à mes pulsions morbides, à la vue de ce début de sourire qui tente de plus en plus mes pieds au fur et à mesure que je le vois se dessiner sur ce faciès d’imbécile, mais la prudence… Voilà bien le drame de ce genre de situation quand l’importun sait trop bien que sa victime sera contrainte par sa raison de perdre le jeu, puisqu’il est humain.

— Tu vois, Dom’ je déteste ce genre de chantage à l’humanité.

— Chantage à l’humanité ?

— Oui. Lui-même est un être humain, porteur de droits. Moi, je suis aussi un humain, raisonnable et conscient de sa qualité à lui. Alors il sait très bien que je ne vais pas l’écraser. Ce serait un chien, j’irais le bousculer un peu pour qu’il s’en aille, et le chien, lui, ne me défierait pas. Ainsi bien qu’il soit en tort, il sait qu’il peut se permettre de m’enquiquiner… A quelle probabilité de membres arrachés crois-tu qu’on pourrait éradiquer ce fléau qui nuit à la bonne intelligence de la circulation ?

— Comment ça ?

— Mettons que le gouvernement nous autorise à rouler sur une jambe toutes les 100 000 situations similaires, nos piétons se tiendraient-ils civiquement dans les bornes de leur droit à traverser, ou faudrait-il baisser encore la fréquence du risque ?

Il me supplie du regard, en tout cas, de ne pas tenter le coup maintenant, je sais bien qu’il ne veut pas d’histoires.

— T’inquiète, on va laisser son intégrité physique à cette andouille. Il faudra que je pense à soumettre le problème à un ami féru de théorie des jeux… Bon, assez parlé de ma voiture et ta petite vie ?

— Elle commence à devenir un peu plus intéressante ! Figure-toi que j’ai rencontré une fille l’autre jour, un truc incroyable !

Et j’apprends que cette femme a vraiment du métier. Chapeau bas, madame !

Décidément voyager en voiture dans Santiago relève de la gageure. Sur l’Alameda, pas très loin de la Moneda, c’est une foule de personnes en train de courir depuis Ahumada qui nous arrête.

— Qu’est-ce qui se passe, s’il vous plait ? — demandé-je à un badaud.

— Des pobladores qui venaient demander de l’eau potable dans leur quartier, je crois, et qui se font chasser par les carabineros.1

Après l’avoir remercié le badaud reprend son chemin.

— Tu vois Dom’, depuis que tous ces gens peuvent voter pour Allende ça va se compliquer pour lui. Car en échange de leurs voix qui lui permettent d’être au pouvoir, ils vont de plus en plus réclamer leur contrepartie.

— Enfin, ils réclament de l’eau potable, Juan. Ce ne sont pas des piscines ou des produits de luxe.

— Je ne dis pas le contraire, je dis juste que ça va pousser fort pour obtenir, et que gagner des voix à court terme en faisant des promesses, c’est aussi devoir les satisfaire à moyen terme. Et ça c’est plus difficile…

Note

  1. Je confirme qu’il s’agit d’une foule de quelques deux cents pobladores venue réclamer l’eau potable dans leur población « Angela Davis », refoulée par la police. [Note du narrateur omniscient, sans qui ce roman, subjectiviste, laisserait de côté tout un tas d’informations intéressantes pour comprendre cette époque.]

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