§26. Quand Javier, le camarade qui m’avait dit de venir chez lui car il avait une chambre pour moi, m’avait offert son hospitalité, je n’imaginais pas une petite pièce basse et obscure de 5 ou 6 m2, nue, encore jonchée de mégots et de cadavres de bières. Venu m’y installer, arrivé avec la première moitié de mes affaires sous le bras, c’est le frère de Javier qui m’a conduit jusqu’à la salle et est allé chercher une ampoule que nul n’avait pensé, non plus, à mettre avant que je ne vienne, afin de m’accueillir dans des conditions un rien décentes. Personnellement, je n’aurais osé proposer cet endroit à personne, sinon à un prisonnier ou un fugitif menacé de mort… Peut-être n’avons-nous pas les mêmes standards de vie en France et au Chili – je ne crois cependant pas être bourgeois puisque ce n’était pas le grand luxe ni chez Agustín ni chez Marcia – et suis-je encore trop Parisien ? Mais c’est un fort sentiment de dépit et de tristesse qui s’empare de moi au moment de poser mes affaires. Est-ce tout ce que je suis devenu : un proscrit, un vagabond, un homme dans une cage au fond d’un quartier excentré de Santiago ?

Heureusement Natalia est à Santiago en ce moment, et a décidé de passer la nuit avec moi, sans que je ne sache pourquoi nous ne sommes pas allés chez elle, plutôt. Qu’importe. Elle doit avoir ses raisons. Nous avons échangé quelques mots avec le frère de Javier. Il m’a montré où se trouvaient les quelques ustensiles qui servent à cuisiner, les sanitaires, comment allumer le chauffe-eau qui émet un mince filet d’eau chaude. Est parti je ne sais où, sans oublier de me donner une clef. Nous sommes alors allés nous coucher et nous voilà blottis l’un contre l’autre dans cet environnement nouveau. Sale et froid.

— Merci d’être là, avec moi. Je me sens au fond du gouffre… J’ai honte de te faire dormir dans cet endroit sordide…

Elle me sourit doucement et me caresse le visage tendrement.

— Je t’accompagne, même dans le pire, va.

Je la serre dans mes bras. Ai-je jamais plus aimé un être qu’à ce moment-là ? Moi qui rêvais de la tromper il y a peu encore, quelle honte ! A ses côtés, je me sens alors en confiance, et, paradoxalement, alors que l’environnement est sans doute le pire que nous n’ayons jamais connu, très proche d’elle. Comme si l’agression de la laideur extérieure nous unissait encore plus. Sa main s’agrippe à ma poitrine, je la sens me caresser, j’ai ses cheveux plein la figure, j’étouffe d’elle, je suis heureux. En me réfugiant dans ses bras, en allant puiser un peu de force dans la chaleur de sa nuque, il me semble que nous avons quitté le monde et que nous sommes ailleurs. Et pourtant quelque chose de ce monde m’intrigue, peut-être est-ce le bon moment pour lui poser la question… De toute façon, si elle ne veut pas répondre, elle me posera un doigt sur la bouche, et s’en sera terminé de la conversation, sans autre forme de procès.

— Natalia, nous n’en avons jamais parlé, et tant que tu ne le faisais pas je respectais ta pudeur, mais il faut que je te le demande, je ne peux pas rester dans l’ignorance… qui est le père de Pablo ?

— Oui, il fallait que ça arrive. Soit. Ignacio est mort alors que Pablo avait un an environ. Nous préparions la campagne d’Allende pour les élections présidentielles. Lui militant du PC et moi comme sa compagne. Il collait des affiches du FRAP1 lorsque son groupe a croisé des colleurs de Frei. Je savais Ignacio très fier, parfois provoquant, sans peur. Ce qui me plaisait autant que je le craignais car il pouvait, sans être bagarreur, ne pas avoir froid aux yeux et dépasser l’instinct de survie lorsqu’il sentait que le combat en valait la peine. Ses camarades m’ont raconté ensuite que le ton est monté entre les deux groupes. Ignacio est allé au front. Bien qu’étudiant en médecine, soucieux du bien des autres, humaniste, il n’a pas hésité à répondre avec les poings aux insultes. Un type un peu trop faible, trop lâche, a sorti un couteau qu’il lui a planté dans la poitrine . Ils n’ont jamais retrouvé l’assassin. Ou jamais voulu le faire, … justice de connivence pour les riches… et pendant que les bourgeois faisaient la fête pour l’élection de Frei, je pleurais.

Je l’enveloppe de nouveau dans mes bras. Il n’y a rien à dire. Ainsi est-ce. Et depuis lors, son cœur, comme Pablo, est orphelin. Voilà. Et moi il va donc falloir que je vive dans l’ombre du héros mort… que je supporte de n’être, aux yeux de Natalia et de Pablo, que le second, la doublure, celui qui n’a pas le même cran et reste vivant… Mais pourquoi la mort a-t-elle autant de place dans cette vie ?

Note

  1. Le FRont d’Action Populaire est l’alliance de partis qui présenta Salvador Allende à la présidentielle chilienne de 1964. La grande sœur, moins heureuse, de l’Unité Populaire, en somme. [Note du narrateur omniscient]

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