§5. Il est dix heures en ce dimanche à la Población el Pinar. A cette heure-ci le MAPU-Obreros Campesinos1 tient actuellement un meeting au Stade du Chili, pour « célébrer la victoire de l’UP ». Je l’aurais bien aimée plus franche cette victoire, personnellement. Gazmuri doit parler, mais aussi Fernando Flores, le ministre du logement, et le vice-président de la CUT qui avalise ainsi l’existence de ce MAPU-là plutôt que l’autre. Ce qui est logique vu le positionnement modéré de la centrale des travailleurs. S’il est encore dix heures, Garretón lui aussi doit s’exprimer, pour la même raison, mais au Caupolicán pour son propre meeting de son MAPU à lui. Le meeting de Gazmuri est placé sous les auspices de l’unité. « Pour l’Unité Populaire » et « contre le divisionnisme d’extrême-gauche », dit la convocation parue dans El Siglo. Comprendre : contre les ex-camarades du MAPU-Garretón, avec qui ils étaient encore réunis il y a une semaine. Pour ma part, qui ne suis ni à l’un ni à l’autre des deux meetings des deux MAPU, j’ai quelques discoureurs dans le bar qui arrivent à parler politique et football avec la même aisance. Le foot est plus consensuel puisque, dans le cadre du groupe C de la Copa Libertadores, Colo Colo reçoit ce soir, dans un autre stade, le Stade National, le Club Deportivo El Nacional venu d’Equateur ; à part quelques supporters acharnés d’autres équipes chiliennes qui préfèrent que leurs compatriotes perdent plutôt que de le soutenir face à des étrangers, je ne vois pas qui le sujet peut fâcher.

Agustín vient se joindre à nous, qui passait par là un sachet plastique à la main, de courses probablement. Je le salue et lui offre un café qu’il accepte volontiers en s’asseyant au bar. Comme je sais que le football n’est pas sa tasse de thé, je le lance sur la politique, puisque de toute façon je ne sais pas trop ce qui l’intéresse à part cela.

— Tu n’es pas au meeting du MAPU-Gazmuri ? — lui demandé-je malicieusement marquant bien que je sais que le PC a choisi son camp.
— Ah non, avec l’activité du Parti j’en ai assez à faire ! — me répond-il le plus sérieusement possible, sans faire référence à mon clin d’œil d’aucune façon.

Il faut donc y aller directement.

— Et qu’est-ce que tu en penses, toi, de cette scission ?

Agustín marque un temps. Peut-être qu’en tant que représentant local du PC, doit-il faire attention aux opinions qu’il exprime, mais les communistes doivent bien avoir une position donc il n’y a pas de raison que ma question le gêne.

— Que cette clarification était nécessaire. Les deux groupes ne pouvaient plus coexister, mais se pose un autre problème maintenant : que faire des deux partis ? Est-ce qu’on les intègre tous les deux dans l’UP, comme le MAPU l’était, et au même titre que l’IC lorsqu’eux-mêmes se sont séparés de l’ex-MAPU uni… mais ça va être difficile, il n’y a rien de pire que les querelles fratricides. En plus, ils n’en ont pas fini de se battre pour savoir lequel des deux groupes peut récupérer le nom, l’argent, les locaux, les voitures… ça risque d’être féroce ! Ou est-ce qu’un des groupes doit se fondre dans un autre parti ? En clair ça ne pourrait qu’être le PS, et c’est là que la tension de ce dernier parti se révèle. Allende voudra sûrement intégrer le MAPU raisonnable, Altamirano celui de Garretón, celui-ci ayant sans doute plus sa place avec le MIR, maintenant… J’espère que ça ne va pas trop tirailler nos alliés… J’ai cependant moins de doutes sur le PS, les dirigeants sont des gens responsables, jamais ils ne diviseraient leur parti alors qu’il est au gouvernement. Mais enfin, les discussions risquent d’être intenses…

— C’est quand même la branche Gazmuri, minoritaire dans le parti depuis décembre dernier, qui a essayé de faire un putsch en excluant du parti les têtes pensantes de l’autre branche pourtant majoritaire !

— Ce ne sont pas des gens stables, ces transfuges-là… — opine le camarade à côté de nous.

— Il y a parfois un peu d’infantilisme chez certaines de ces personnes qui viennent de la DC — nuance Agustín — mais nous devons unir nos forces avec tous ceux qui font avancer le pays dans le bon sens. Les gens du MAPU-OC sont des camarades sur qui il faut compter, gardons-nous bien de la division et du sectarisme.

Je suis bien déçu que le camarade nous ait coupé juste lorsque je demandais à Agustín de se prononcer clairement sur la validité des agissements de la fraction qu’il soutient ; mais je sais maintenant clairement ce que pense le PC, et sans doute bien plus que si je m’étais contenté de lire un Siglo. Qui reste se couvre par une pudeur prudente sur la question depuis quelques jours.

Cette scission m’obsède pendant toute la journée. Qu’ai-je pourtant à faire avec le MAPU ? Ce petit parti. Et dont je ne suis pas membre ! Peut-être que l’évolution de ces gens parle du pays, de cette démocratie chrétienne qui avait choisi en 1970 un candidat presque aussi à gauche que le PC ou la branche (minoritaire) d’Allende au PS, qui élit un président marxiste et se trouve maintenant tiraillé entre le réformisme révolutionnaire (je ne sais si je peux vraiment utiliser cet oxymore) ou la révolution plus musclée sinon franchement violente. Et qu’au sein de ce pays elle parle de moi, entre le groupe d’action, les maoïstes du PCR, les cordons industriels et d’un autre côté l’attachement à cette voie pacifique qui avait suscité de grands espoirs en moi, ainsi qu’à l’efficacité du PC.

En allant me coucher ce soir je n’ai pu faire mieux que tous les autres : rester dans le doute. Et Colo Colo, pour être au diapason du pays, n’a pas pu faire mieux qu’un match nul un partout.

Note

  1. Celui de la frange modérée de Gazmuri.

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