§4. Le lit a conservé encore la chaleur de nos ébats, je suis dans les bras de Gloria et elle dans les miens, pour un reflux dans la tendresse qui vaut bien les autres phases : après l’amour c’est encore un beau moment d’amour. Je joue avec ses cheveux bruns, mi-longs pendant que je regarde sa poitrine se soulever et s’apaiser au rythme de sa respiration. En dessous de nous, sept étages plus bas, les voitures suivent leur route, les passants déambulent dans le Parque Forestal que longe la rivière Mapocho. J’aime la voir dormir, la sentir si fragile entre mes mains, elle qui est si forte et décidée le reste du temps. J’aime cet abandon qu’elle m’offre.

— Mes filles arrivent bientôt.

Elle ne dormait pas, la coquine, et me regarde même avec des yeux grands ouverts comme réveillée en sursaut et en pleine forme. Ai-je eu la force de cacher ma déception ? Non, apparemment.

— Oui, je sais ça va être plus difficile de se voir, maintenant.

Je réponds par une moue dépitée.

— En même temps — reprend-elle — nos rendez-vous nocturnes n’ont pas été si fréquents… Quand s’est-on vus pour la dernière fois, mon bel absent ?

— Il y a un tout petit peu plus d’un mois, ma chère impudente.

— Parti en vacances avec d’autres belles ?

— Oui, plein. Des blanches et noires qui font ouac ouac ! (j’imite mal la mouette…), seul sur mon voilier…

— Pendant tout ce temps ?

— L’Océan est un labyrinthe où j’aime me perdre pendant des jours et des jours entiers…

— Et pendant ce temps les gens vivent, tu sais…

— Bien. Je les y autorise !

Il semble que ce ne soit pas la réponse qu’elle ait attendue. Elle voulait sans doute me dire quelque chose, mais après la nouvelle de l’intrusion de ses filles, j’ai eu mon compte de nouvelles pour la journée, elle attendra un autre jour pour entamer une discussion désagréable, je veux encore profiter de sa beauté sans autres ombres au tableau que celles qui viennent contraster avec la blancheur de sa peau, les lumières du monde qui ne cessent pas d’exister dehors et zèbrent son corps frêle déposé sur la couverture. Nous parlons ensuite de tout et de rien, puisque je ne veux pas que nous nous rendions tristes. Et puis, je ne sais, peut-être y-a-il trop de sujets pentus dans sa vie qu’ils débordent au point qu’on finisse par trébucher sur l’un d’eux. Elle en vient alors à parler de Beatriz Allende :

— Cette pimbèche me déteste. La voilà désormais grosse comme une baleine et laide comme un éléphant de mer.

— Et pourquoi cette animosité ?

— Madame surveille les fréquentations de son père, et semble vouloir décider qui a le droit de l’approcher…

— Parce que tu cherches à te rapprocher ?

— C’est un bon ami, oui. Il est charmant, gentil, plein d’humour, et n’a pas seulement avec moi un rapport de Président de la République. Je ne vais d’ailleurs pas tarder à te mettre dehors, désolée, je dois dormir tôt : tous les matins, entre 5h30 et 8h, je réalise au Président un compte-rendu de la presse du jour.

— Ah mais tu es donc bien proche ! Tu as un contact quotidien, avec lui… — fais-je renfrogné.

— Dis-donc, toi ! Un amant n’a pas le droit d’être jaloux !

— Ne m’as-tu pas esquissé une scène de jalousie en me demandant implicitement avec qui j’étais pendant mes vacances ?

— Non, mon très cher. Je me fiche de qui tu vois, à vrai dire.

Cette femme est une actrice admirable. Je suis bien incapable de savoir si elle dit la vérité, ou si ce n’est qu’une banale technique féminine, ici jouée avec un raffinement appréciable, visant à feindre l’indifférence.

— Mais tu gardes un certain avantage sur les autres hommes, c’est que toi, tu ne me vois pas comme la fille de mon père, dont tu te contrefiches, n’est-ce pas ? Maudit européen insensible à nos petits pays confinés dans la Province de l’Histoire.

— Et je vais te dire plus, le fait que tu sois la fille de ton père me gêne un peu.1

S’il fallait que nous abordions le sujet, tu saurais combien peu j’ai d’estime pour les idéalistes qui veulent changer un pays.

— C’est vrai ?

— Oui.

— Mais tu es fou ! Il faut bien des gens qui risquent leur vie pour…

— Pourquoi ? Pour être finalement repris par le système, d’une manière ou d’une autre ? Combien sont-ils qui pensaient sortir de telle ou telle orbite et n’auront été qu’un astéroïde de plus dans la course ?

— Tais-toi ! Ne parlons plus jamais de politique. Nous ne l’avions jamais fait, je t’apprécie comme tu es, ne me donne pas des raisons de te détester.

— Parce que si nous ne parta…

— Tais-toi, j’ai dit.

Je me rhabille alors silencieusement pour rentrer chez moi, ce que je pourrai faire à pied en quelques minutes seulement.

En marchant, je ne peux m’empêcher de me demander si je me suis fait virer de chez Gloria, ou si je suis poliment parti pour la laisser dormir. Il y a eu ce baiser tendre qu’elle m’a laissé sur le perron de la porte comme un dernier souvenir, maillon ouvert n’appelant qu’à être fermé pour que continue la chaine de notre relation. Il y a cet avantage « sur les autres hommes » qui ne me satisfait pas du tout, et ce (petit ?) nuage sur notre relation, avec son incapacité à accepter – alors qu’elle paraissait tout d’abord l’apprécier – que nous ne soyons pas politiquement en adéquation… Je ne désire pourtant pas mener une campagne électorale avec elle. Ai-je raison de m’inquiéter en traversant le pont sur la rivière Mapocho, en m’enfonçant dans Bellavista et jusqu’à chez moi ?

Note

  1. Jorge Eliécer Gaitán, était un homme politique colombien, candidat à la présidence de la République, assassiné en 1948. [Note du narrateur omniscient]

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