§1. Je marche vers le sud, dans les rues d’un quartier pauvre de Santiago, Macul, sortant du Stade National où l’équipe de l’Université du Chili vient de battre celle de l’Université Catholique par 3 à 0, dans le cadre de la 32ème journée du championnat national. Résultat qui me réjouit puisque, au risque d’être considéré comme un félon envers l’Université qui me rémunère – ce que ne manque jamais de faire Jaime [Guzmán] –, je suis supporteur de la “U”.1

C’est donc le deuxième 3–0 en peu de temps après celui contre Colo Colo il y a trois semaines, qui a vu mon équipe gagner avec un arbitrage bienveillant !2

 Mais ce qui n’empêchera malheureusement pas les blanc et noir de devenir champion du Chili… Cette défaite de l’UC m’a, en plus, permis de voir le visage déconfit de Jaime, fervent supporteur de notre université. Alors que je pensais discuter avec lui d’autres choses que de foot, et comme il était immergé dans le match comme s’il fût un joueur lui-même, assénant coups virtuels dans le ballon ou dans les joueurs, je ne sais pas trop, je me plaisais à repenser à la charmante Lucía avec qui j’avais passé une partie de l’après-midi, jouissant du design parfait de son corps seulement habillé d’un parfum délicieux, pendant qu’elle me parlait des projets qu’elle et son groupe de Design Industriel de l’Ecole de Communication de l’Université Catholique, sont en train de réaliser. Je ne savais pas trop quoi penser de ces projets au fonctionnalisme triste, censés être des plus épurés pour coûter le moins cher possible et être ainsi produits en quantité massive pour le peuple, lorsque celui-ci n’est pas en grève, c’est-à-dire lorsqu’il produit autre chose que des revendications. Peut-être, me disais-je, que le socialisme va accoucher d’un monde déprimant, fade, uniforme, morne, et en admirant le lobe superflu de son oreille, la fine courbe de son nez de profil, profil lui-même frustrant qui ne permet de voir qu’un seul de ses yeux, c’est la finesse, le délicat de son corps comme une brindille cristallisée, elle qui ne jure que par Gui Bonsiepe, leur mentor, et moi qui suis agnostique, j’avais pourtant envie de lui parler du génie du Créateur qui l’avait pensée, elle, petit diamant dans la grande mine de la société, aussi bien que, lorsqu’elle me parla de m’offrir un téléviseur Antú (objet qui, bien que dessiné à “l’étranger” est de production “chilienne” et fait ainsi l’orgueil du gouvernement socialiste), je ne pus m’empêcher de lui demander de m’offrir tout de suite son corps séance tenante, celui-ci valant mieux que dix objets manufacturés promis. Je pensai qu’elle eût été honorée que je reconnaisse en elle la plus belle chose qu’il m’était arrivé de croiser depuis longtemps, fonctionnelle, agréable à embrasser, chaude, à l’ergonomie parfaite qui s’imbrique parfaitement avec mon corps, mais elle parut plutôt gênée que je m’intéresse à ce que ses gènes ont faits d’elle, au lieu d’être d’équerre avec ses enthousiasmes pour cette culture graphique à laquelle elle est si fière de participer. Et puis quel cadeau, infâme Lilith, que de vouloir faire entrer chez moi « ces moyens de communication (…) fondamentaux [destinés] à la formation d’une nouvelle culture et d’un homme nouveau », comme le proclamait le programme de l’UP en 1970 ! Plutôt que de vouloir me faire entrer dans le Paradis artificiel socialiste, pourquoi ne pas simplement me laisser croquer le fruit que la nature m’a mis sous la main ?, nus, conscients de l’être et heureux. Toujours est-il que l’objet de mes désirs se refusa à mes appels et que je sortis de chez elle avec un goût de manque, que je ne pouvais faire passer qu’en tentant de sentir le reliquat de son parfum sur ma peau, au milieu de la fumée épaisse des supporters braillant et de leur commentaires à l’emporte-pièce.

Venant d’un stade, je suis donc habillé comme un supporter de foot, avec des vêtements de tous les jours et une écharpe bleue, non comme un professeur de philosophie et, puisqu’on reconnait le roi même nu dans une foule de nudistes, j’essaye de me fondre en elle ; je vais pourtant voir une reine habillée de haillons, mais qui, elle aussi, a du mal à cacher sa condition supérieure au milieu du monde où elle vit.

« Tous ensemble, détruisons le capitalisme ! » dit un mur en grandes lettres rouges, lorsque je passe près de lui : les rues de Santiago témoignent de l’existence de plein de petits Erostrate qui rêvent de détruire le système. Incapables de construire, se chamaillant sans cesse entre eux, la démolition serait leur œuvre. Sans doute que contester leur donne l’impression d’exister ; dans le foot au moins, un supporteur n’est pas que dans le rejet de l’adversaire mais aussi dans l’amour pour les siens. Contrairement au marxisme ne prétend pas s’occuper de toute notre vie, et je peux bien communier avec des gens à côté de moi alors que je suis peut-être en désaccord sur 99% des autres sujets qui peuvent intéresser une vie humaine. Tout système réclamant trop d’accords entre des individus différents est condamné à la division, qu’il ne peut régler que par l’imposition, dans tous les domaines y compris ceux qui sont apparemment les plus anodins, d’une vérité non-questionnable. Celle-ci passe par le culte de la personnalité du chef, d’une propagande de fer, et d’un système carcéral reposant sur la peur généralisée et omniprésente. C’est bien parce qu’il est plus réaliste, moins exigeant, moins grave, que le football a plus tendance à rassembler (même si) que le marxisme dont le plus sûr résultat est de créer une société où chacun est seul avec sa frousse de tous les autres, et où rien n’est aussi sûr que l’incertitude de l’avenir.

Ceci dit, pensant tout ceci, je viens de vous éviter de suivre pas à pas, les quelques kilomètres qui me séparaient d’une maison où je frappe.

Luz sort quelques secondes après mes coups et nous marchons bras dessus bras dessous vers un bar miteux à quelques rues de chez elle. Lorsque nous rentrons dans l’établissement tous les yeux se tournent vers nous, pensez : un étranger au quartier et une petite jeune de plus de dix ans sa cadette, il doit s’agir d’un vieux mari en train de tromper sa vieille bonne-femme avec une minette séduite avec son portefeuille et quelque espoir de s’élever socialement en obtenant un poste dont l’entretien d’embauche aurait été réalisé sans vêtements. Ils ne peuvent pas savoir que cette charmante jeune fille a déjà un travail dans une administration, rien de bien grand et passionnant mais qui lui permet de vivre et d’aider sa maman et son frère, qu’elle a été mon élève à l’Université pendant deux ans jusqu’à l’année dernière, et que j’ai sous la main, comme un trésor, le tapuscrit d’un roman qu’elle écrit lorsqu’elle le peut, chez elle ou chez moi sur ma machine à écrire, qu’elle est une des rares femmes à entrer dans ma maison et que j’éprouve des sentiments pour elle qui sont proches de ceux que je pourrais éprouver pour une sœur et une fille en même temps.

Je pose son travail sur la table – que j’ai introduit en douce dans un stade de football, chantant au milieu des autres mais sachant que je transporte avec moi un virus positif, un doux germe de beauté dans cet endroit dédié à la transpiration et aux cris rageurs pour une guerre policée menée à coup de ballons entrant dans des filets, que j’ai bien conservé dans un dossier d’épais carton afin qu’il  ne porte aucune trace de ce voyage en territoire incongru – pour achever de montrer à tous que nous venons discuter sérieusement, et que cet échange sera scellé par l’amour de la littérature.

— Comment allez-vous ma chère enfant ?

— Les choses vont… je ne sais vers où. Ma maman est de plus en plus fatiguée et mon petit frère suit une route qui m’effraye.

— Politique ?

— Pas vraiment. Il voudrait bien nous le faire croire, mais au fond il s’agit plus de délinquance, je pense.

— La frontière n’est pas si évidente que cela… les extrémistes de droite ou de gauche, le MIR ou Patrie et Liberté, ne sont que des délinquants armés qui se parent de justifications politiques.

— Enfin, il ne fait rien de ce que notre mère nous a inculqué.

— Et elle est très malade ?

— Elle fait tout ce qu’elle peut pour nous le cacher, mais cela se voit. Elle vieillit très vite, je me fais du souci pour elle.

Evidemment elle n’a pas l’argent pour la faire soigner correctement, ce qu’elle ne me dira pas, de peur que cela paraisse être une demande déguisée. Elle doit se demander si elle doit sacrifier ses quelques économies pour tenter de reculer le déclin inexorable de sa mère, émoussée peu à peu par le chagrin d’avoir perdu son mari il y a très longtemps dans une mine du nord du pays, la charge de deux enfants et son travail de femme de ménage durant de longues années, ou considérer que cette fin lente est naturelle, consacrant plutôt son argent à l’avenir… Comme je ne peux rien faire pour elle, occupons-nous donc de celui-ci et j’attaque le cœur de la discussion :

— Je ne trouve pas que ce soit une bonne idée de faire de votre personnage principal une écrivaine. Je comprends la tentation – qui est aussi une preuve d’humilité – de commencer par un premier roman où l’on se fait les dents en parlant de ce que l’on connait bien, avant éventuellement de s’attaquer à des sujets plus éloignés de son expérience, mais là on risque de frôler l’autobiographie… et des gens qui nous agacent avec la mort de leurs proches, leur maladie, leur nombril sale, leur vie leur œuvre, on en trouve déjà des rayons entiers dans les librairies. C’est du papier gâché, et même si vous arriviez à casser les barrières sociales pour avoir le droit vous aussi de publier une énième fadaise avec le plaisir d’y voir votre nom plutôt que celui d’un autre, vous n’auriez rien produit de plus intéressant. Vous n’écrivez pas pour votre carrière, votre plaisir narcissique ou pour l’argent, aussi vous feriez mieux de pas tomber pas dans ce travers.

Bien sûr, je meurs d’envie de lui demander si l’homme qui aide ce personnage est inspiré par ma propre personne, mais ce serait casser le charme, briser les règles du travail littéraire, et je déteste cette littérature voyeuse qui se contente de changer les noms de gens existants mais dont l’ignorance n’est préjudiciable à personne, puis d’ajouter « roman » sur la couverture pour faire croire ce qui n’est qu’un long article de presse de caniveau, accède à quelque chose qui ressemblerait à de l’Art avec une majuscule pédante, alors à quoi bon lui demander ?

— Il faudrait, je pense, que vous restiez sur ce que vous faites le mieux : décrire l’univers d’où vous provenez avec cette proximité détachée qui est la vôtre, cette critique bienveillante, sachant souligner chez ceux que vous dépeignez le ridicule comme la part de bonté…

— Pourtant je pensais qu’en montrant sa difficulté à écrire ou à se faire publier, nous avions ainsi un exemple presque universel de la difficulté, pour les gens qui ne sont pas socialement bien nés, de s’élever dans cette société cloisonnée.

— Certes, mais le personnage principal vous ressemble trop… si vous voulez parler de votre vie faites-le directement, soyez réaliste. Je dirais même plus, oubliez dans ce cas la littérature et passez dans le journalisme à vocation sociologique et/ou politique.

— Je perdrais du coup tout l’aspect fictif…

— Et vous risquez de n’intéresser personne, car, à moins de partir sur autre chose, comme roman ce sont les évènements inventés qui font que l’histoire a un potentiel. Et si c’est pour écrire une autobiographie partiellement rêvée, une sorte de Ma vie telle que j’aurais aimé la vivre, l’exercice est assez difficile pour trouver le ton juste et ne pas tomber dans la description du catalogue de ses rêves ou de ses fantasmes. De plus, comment ferez-vous pour ne pas parler du travail d’écrivain, produire un de ces épouvantables passages doloristes où le démiurge contemplant ses gouffres, raconte au commun des mortels comment il est dur d’être un créateur, quel dévouement il a fallu pour pouvoir proposer ce pour quoi le lecteur reconnaissant devrait le remercier, ô quel sacerdoce que de porter un stylo-plume à la main ! Tu parles !, c’est plutôt aller pendant quarante ans travailler à la chaîne et ne pas finir par se suicider ou tuer son contremaître qui est héroïque ou étonnant…

— Et donc vous pensez que mon personnage ne devrait pas écrire dans le roman ?

— Peut-être que si, mais assumez alors la mise en abime et jouez le jeu jusqu’au bout : expulsez cette Dolorès fictive de votre existence et reprenez cette place en l’assumant ; ainsi, vous, Luz, êtes en train d’écrire une histoire où Dolorès – déplaçons-là – devient une jeune femme qui a toujours vécu à Vitacura, Las Condes ou où vous voulez dans ce haut du panier, mais croit que Santiago s’arrête à l’ouest du Palais de la Moneda et qu’il est dangereux de s’aventurer plus loin que la Place d’Italie, et qui écrit elle-même un roman dont le personnage principal est une jeune femme qui n’est autre que vous-même.

— Il y aurait donc une relation circulaire entre Dolorès et moi. Et une responsabilité : si Dolorès ne m’écrit pas je ne peux pas exister, et pourtant elle n’existe que parce que je suis en train de l’écrire. En plus il y a deux moi : moi écrivant Dolorès et moi écrit par Dolorès, une différence entre les deux pourrait me rendre folle, m’écarteler comme un train pris sur des rails qui oublient d’être parallèles.

— Or, Dolorès – ce qui est un nom paradoxal pour une femme qui n’a jamais eu à souffrir – ne sait rien de Luz écrite, puisqu’elle n’est jamais allée dans son monde à elle, tout ce qu’elle sait lui vient de Luz écrivaine…

— … mais elle s’en rend compte et veut s’émanciper, refusant d’être écrite par la pauvre qu’elle voulait écrire pour raconter dans un geste de charité le destin du petit peuple qu’elle se refuse cependant à visiter, acceptant seulement que ce monde vienne travailler dans son quartier à arroser ses jardins ou laver sa maison. Et menace donc Luz écrivant de bouleverser Luz écrite pour que cela rejaillisse sur la première. Sachant que Luz écrivant peut se venger à son tour. Il y a donc une menace sur l’ensemble de la petite chaine. Et ainsi deux fins possibles : ou elles trouvent un arrangement et finissent par vivre ensemble chacune à leur place, ou elles se détruisent mutuellement.

— La dimension sociale de l’œuvre – et donc justement ce qui fait passer du nombril au Chili, et du Chili à l’universel, peut-être au conflit Est / Ouest sur fond de guerre nucléaire (vous trouverez bien une façon d’y faire référence) – est désormais évidente.

— Je pourrais donc choisir une des deux fins : une solution de type utopie démocrate-chrétienne ou un jeu de massacre, comme une guerre civile.

— Vous pouvez aussi proposer les deux et laisser le lecteur choisir… voire, si l’une des deux vous parait plus probable ou crédible, vous pouvez jouer au Dieu des Essais de théodicée, et après avoir présenté les deux réalités envisageables, expliquer pourquoi, dans votre « calcul divin », vous pensez qu’une des fins correspond au meilleur des deux mondes possibles. Ça pourrait donner lieu à un épilogue plus proche de l’essai.

— Ou une fin ouverte qui inviterait directement le lecteur à se rendre compte qu’il est un peu dans le cas de Luz et Dolorès, et que son action décidera de l’avenir du roman qu’est le Chili.

— Sans doute devriez-vous rester dans le cadre d’un roman et ne pas faire appel si directement au contexte politique, que les bons lecteurs, ceux qui savent lire entre les lignes et dénicher l’universel où il se cache, auront compris de toute façon. Sinon vous risquez de faire un tract de plus, comme les socialistes qui ne savent plus rien faire qui ne soit un appel à la manifestation, à la délation, à un vote, à un engagement… Même si c’est un tract pour la paix, ou l’« utopie démocrate-chrétienne » comme vous dites, ça resterait un texte sans grand intérêt.

Elle semble tout aussi exaltée que moi, c’est beau de la voir aussi heureuse alors qu’elle avait l’air si triste lorsqu’elle me parlait de sa famille juste avant.

— Et du coup que puis-je faire de tout ce que j’ai déjà écrit ?

— Luz écrivant n’écrit pas toujours… elle vit aussi, voit et entend des choses, se pose des questions… Et Dolorès aussi… bref tout ce que vous avez déjà fait resterait exploitable. Ça m’a d’ailleurs touché à certains moments.

— Vous avez aimé !

— Oui, Luz. Je vous ai souligné en rouge des fautes ou ce que j’ai considéré comme des erreurs sur la forme ; en vert des suggestions ou des commentaires dont vous ferez ce que bon vous semble. J’ai noté ce passage qui m’a plu :

Je n’étais qu’une eau croupissante au milieu de la pierre, je puise en moi et je deviens une source vive, je ressuscite en mon sein une force que l’on n’avait pas encore cherchée, pourtant toujours présente bien qu’enfouie. Il n’y a pas d’hommes plus poètes que d’autres. Il y en a qui ont eu la chance de rester entiers.

Luz Nauj, Première ébauche du roman Femmes s’écrivant

Vous arrivez à mêler ici MC Escher et Nietzsche, Prévert et un peu d’Ayn Rand sans ses côtés fascisants, notamment avec l’idée de « source vive »… C’est admirable !3

Notes

  1. C’est là qu’un homme doit se poser des questions sur lui-même. Pourquoi ne pas avoir choisi la Católica comme tous mes collègues, Colo Colo qui est la plus populaire, voire l’Unión Española pour les origines de mes parents, et avoir chargé affectivement celle de la “U” au point de me sentir affecté par ses résultats, alors que je ne suis même pas sur la même ligne politique que son Université de rattachement et que je n’ai a priori aucune raison de la supporter, sinon le fait d’être le seul dans mon entourage à le faire ? [Note de Juan]
  2. Vous, vous avez suivi ce match avec Jean, en 1. II §14.
  3. Voir aussi le projet d’écriture Femmes s’écrivant.

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