§2. C’est donc décidé : deux mois après Natalia je quitte à mon tour la maison d’Agustín. Claudio et Arnaldo sont venus m’aider à porter mes affaires jusqu’à la petite pension que j’ai trouvée. Celle-ci se trouve dans le même secteur que là où j’ai vécu pour le moment à Santiago, car, n’étant pas là pour le plaisir de connaître toute la capitale chilienne, je tenais au contraire à garder mes fragiles racines et mes liens sociaux avec les voisins, les gens du cordon ou les membres du PC local. Il me semble qu’Agustín a assez mal pris mon départ, même si officiellement il me comprend. Comme si mon déménagement était lié avec notre relation. Rien de tel. Il me faut juste un peu d’indépendance et je ne me sens pas en mesure de m’opposer ponctuellement à lui sur certains points de doctrine ou de tactique politique en vivant sous son toit. C’est peut-être idiot, mais c’est ainsi : en me sentant dépendant, je me censure. Je serai pleinement moi-même en volant de mes propres ailes et notre camaraderie en sera d’autant plus forte, je pense, lorsque je serai pleinement libre…

Parcourant les quelques centaines de mètres qui séparent mes deux adresses, l’ancienne et la nouvelle, Claudio m’apprend (ou nous apprend, je ne sais pas si Arnaldo était au courant) que la Cour Martiale, a ramené de 20 à 2 ans, avec trois voix contre deux, la peine de prison de Roberto Viaux pour le meurtre de René Schneider1 :

— C’était bien la peine de rendre un hommage national au défunt pour bafouer sa mémoire un mois après ! —me scandalisé-je.

— C’est bien la preuve que ce pays a une justice de classe — remarque Arnaldo. Avec l’acquiescement tacite de Claudio.

Je m’arrête un moment sur cette idée, tout en transpirant de porter un carton de livres assez lourd : si la justice est corrompue ou au service des puissants qu’elle absout régulièrement alors qu’elle s’acharne sur les petits, si la Contraloría2 fait sans cesse le jeu de la droite en déclarant non-constitutionnels les projets de loi du gouvernement ou en refusant les levées d’impôts nécessaires au financement du programme révolutionnaire, n’est-ce pas une façon d’appuyer les thèses du MIR, qui prétendent que l’Etat bourgeois ne peut être que réformiste (et encore, lorsque ces réformes bénéficient à la bourgeoisie et qu’elle déguise cela en progrès sociaux) mais jamais révolutionnaire, puisqu’il a été créé pour se maintenir en l’état et défendre la classe possédante… ?

— Et face à cela nous ne sommes même pas unis, quel visage pitoyable nous donnons par moment!  — reprend Claudio. Tu as suivi l’affaire de Sigdo Koppers ?

Non, ou de très loin seulement. Alors il m’explique que 435 ouvriers de Sigdo Koppers, entreprise nationalisée qui construit des ateliers pour une entreprise qui construit elle-même le métro de la ville, sont en grève pour des erreurs faites dans les emplois du temps et les cartes d’approvisionnement. Les ouvriers réclament le départ de l’ingénieur administrateur et du comptable de l’entreprise qui les ont floués, et séquestrent deux gérants.

— Alors que nous avions, nous les communistes, une solution et que nous cherchons une issue raisonnable au conflit, les socialistes, dont le ministre Calderón3 et Faivovich 4, ont poussé les ouvriers à rester en grève. Ils ont alors séquestré 48 fonctionnaires. Une prime de retour au travail de 1000 escudos et les jours de grève payés avaient pourtant été votés. C’est ce que voulaient les grévistes, et puis ça a été refusé par le Conseil d’Administration de l’entreprise où nous sommes majoritaires.

— Pourquoi ?

— Une erreur humaine, ça arrive. Pourquoi tout ce raffut ? Il suffit de sanctionner les fautifs, de rectifier, la colère est ici disproportionnée par rapport à la faute ! Ce n’est pas en arrêtant le travail à chaque broutille que nous relèverons le défi de la « bataille de la production » ! Bref, l’accord avait été signé malgré tout, à l’unanimité, et voilà que le ministre Calderón le déclare nul car « signé sous la pression ». Il vient en visite dans l’entreprise et fait doubler la prime. Devant un tel camouflet, le président du CA, un camarade, démissionne, et tout le beau monde doit faire appel au Vice-président, un militaire… Prats va organiser une réunion pour tenter de trouver une solution. Et pendant que les socialistes sabotent notre travail et donnent raison à tous les ouvriers qui exagèrent, Apollo 17 va sur la Lune…

Je regarde attentivement mon ami, étonné de ses paroles choquantes : comment peut-il sous-entendre la supériorité des EUA sur les communistes ? Et je considère que le Chili est bien dans le camp de l’URSS dans le combat face au capitalisme, puisque très récemment Salvador Allende a déclaré, dans un discours prononcé devant le Presidium du Soviet Suprême de l’URSS, que « nous autres [Chiliens] nous appelons notre grand-frère Union Soviétique ».

— Nous avons bien gagné la « bataille » d’Octobre contre la droite et les séditieux5 mais ce n’est pas une raison pour se croire tout-puissants et nous permettre de nous mettre mutuellement des bâtons dans les roues… —continue-t-il. — En plus, avec Oscar Garretón qui devient le nouveau secrétaire général du MAPU, et son intransigeance, je ne suis pas sûr que les choses aillent en s’améliorant.

Arnaldo est resté muet, laissant Claudio développer ses idées. Puis s’en aller. Je reste seul avec lui :

— Ton pote n’est pas loin du révisionnisme, dis-donc — dit-il narquois. — Il va finir chez nous, lui ! C’est bien le problème des faux communistes du PC : à trop croire à la voie gouvernementale, ils s’affadissent. Ils sont devenus des réformistes. Tu es des nôtres, demain ? Le congrès du Parti Communiste Drapeau Rouge [PCBR]6 commence ce soir, je vais voir si tu peux te joindre à nous à partir de demain. Je pense que tu n’es pas venu de France pour venir voir les communistes mendier auprès de la DC le droit de continuer à avancer vers la révolution ? Ça te ferait voir des vrais communistes de terrain, pas des réciteurs de discours parlementaires.

— Oui, avec plaisir. Je dois de toute façon mettre de l’ordre dans mon nouveau chez moi, et si je suis admis demain parmi vous, je viens. Mais tu n’es pas au PCR ?

— Ecoute, je pense que l’avenir c’est ce groupe-là, qui provient du PCR.

— Ah…

— Bon écoute, super si tu peux venir demain. Je te tiens au courant.

— Merci.

J’ai posé mes affaires et suis en train de ranger ma chambre que j’occuperai dorénavant dans une maison où nous sommes quatre : Marcia, la propriétaire, son petit garçon de trois ans, le charmant Tomás avec ses beaux yeux verts, et un vénézuélien dont je ne connais que le prénom : Guillermo. La logeuse, maman assez épaisse de 38 ans, au visage percé par deux gros yeux vitreux, arrive. Après m’avoir demandé comment je vais, elle me réclame l’argent pour le loyer.

— OK, je te donne le prorata du mois de décembre et comme ça je te donnerai en janvier le mois entier.

Son début de sourire disparait instantanément et laisse place à un air énervement contenu que je ne comprends pas.

— Non, non, un mois entier, qui va d’aujourd’hui au même jour du mois prochain … — me dit-elle d’un ton vif et dur.

— D’accord, si tu veux, mais c’est moins pratique.

— Si, si, c’est mieux comme ça.

Soit, nous ferons comme ça, je n’y vois pas d’inconvénients. Mais la vivacité de sa réaction, cette espèce de rage qui s’est soudainement emparée d’elle, m’étonne. A-t-elle eu des mauvais payeurs auparavant, ce qui expliquerait son empressement à toucher un mois entier ?

En tout cas me voilà dans un nouveau chez-moi.

Notes

  1. Cf. 1. II §5 sur René Schneider et 1. II §21 sur l’hommage rendu à l’ancien Chef des Armées.
  2. Cf. 1. III §1.
  3. Ministre (socialiste) du travail.
  4. L’Intendant de Santiago.
  5. Claudio veut évidemment faire référence à la série « La grande bataille. Chronique d’une victoire du peuple » que le Siglo publie chaque jour depuis le début du mois, et qui revient sur la victoire des forces de l’UP.
  6. Comme pour le MIR, dont l’acronyme en français devrait être MGR, celui du Parti Communiste Drapeau (Bandera) Rouge sera PCBR.

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