§2. Je pense qu’au fond d’elle, la propriétaire qui me loge est triste. Mais le problème est qu’elle a la tristesse hargneuse, revancharde. Peut-être même à son insu. Elle me fait penser aux hommes (à l’idée que je m’en fais du moins) qui battent leur femme. Insupportable (jouant à la maman-poule, faisant des réflexions pour tout et rien mais pourvu que ça n’ait aucun intérêt), mesquine (du genre à faire du bruit le matin pour te réveiller lorsque tu l’as contrariée la veille), d’une mauvaise foi minable (reprochant des choses que normalement personne ne relève : une assiette pas lavée pendant une heure, un vélo replacé à un endroit différent, quelques poils oubliés dans un lavabo, une fois ; choses qu’elle est la première à faire par la suite, sauf les poils qu’elle remplace par des cheveux), pingre à souhait, me parlant des surcoûts engendrés par la présence de Natalia les quelques rares fois où elle est venue me voir… Puis qui vient, quelques minutes après une anicroche, aboyer amicalement comme un chien fidèle qui voudrait jouer, gentille, presque agréable et attachante. Et pourquoi prend-elle un ton de mendiant lorsqu’elle me demande un service, me disant « S’iiiiiiil te plait »1 avec des trémolos dans la voix comme si elle était dans le désert et que j’avais la bouteille d’eau (ou plutôt de bière) qui lui sauverait la vie… ? et ce pour aller mettre la poubelle dehors, ou que je lui donne un carreau de chocolat de la tablette que je viens d’acheter… Est-ce que je ne peux pas rendre un service normalement sans qu’on ait à s’abaisser devant moi ? Attitude qui me rabaisse à mon tour car j’ai l’impression d’être un monstre devant qui il faut s’aplatir pour obtenir quelque chose, ce qui, du coup, me passe l’envie de rendre service. Non, j’ai beau tenter de vivre dans mon coin et de passer outre, cette ambiance est étouffante…

Et puis on ne peut jamais vraiment se venger d’elle car il faudrait être sournois, cachottier, méticuleux et organisé, c’est-à-dire que cela prendrait tant de temps et d’ingéniosité qu’il en coûterait trop. Alors il faut intégrer, ajouter cela à l’inventaire flou et partiellement incomplet, déjà, de sa rancune. Et voilà le quotidien glauque : faire comme si je n’avais pas vu la poubelle à descendre pour voir si elle le fera ou si elle attend, comme un bras de fer, que j’accepte silencieusement mon statut d’éboueur de la maison. Je cache mes denrées les plus chères dans ma chambre. Je ne nettoie que la partie que j’ai utilisée de la table, refusant d’enlever les miettes qu’elle laisse systématiquement le matin, puisqu’elle se lève avant moi. A quel degré de mesquinerie ai-je été réduit ? Je suis venu faire la révolution et la faire me conduit à ce jeu dérisoire, dans un recoin infiniment petit de l’Histoire, dans des turpitudes du quotidien totalement absurdes…

Heureusement mon intégration dans l’équipe d’action se poursuit secrètement. Je reste au sein du PC, comme on me l’a demandé, l’adhésion au groupe se rajoutant à nos partis d’origine – ce n’est d’ailleurs en rien un parti. Parallèlement, j’assiste à des cours d’auto-défense organisé par le Parti Communiste pour parer à des cas d’agression. Je n’ai pas cherché à apprendre à tirer avec une arme à feu, par contre, cela me répugne.

« Tu vois, Eusebio ? En passant dans ce groupe tu viens de passer de la masse à l’avant-garde. »

Cette phrase que m’a prononcé un camarade dans le bus, rebondit sur les parois de mon cerveau. Je suis de l’avant-garde, peut-être que la révolution commence pour moi. Non pas celle des politiciens, celle des palabres, celle où Altamirano et Corvalán s’envoient des lettres publiques par journaux interposés, sans évoquer le fond de leur pensée sur leur divergence concernant la nouvelle orientation économique, pendant que La Aurora de Chile défendait hier le PS contre les attaques de Puro Chile2, celle où toujours Corvalán écrit à Prats son soutien aux Forces Armées. Le PC, ce parti bourgeois et révisionniste qui se finance grâce à des entreprises où ils réalisent de beaux profits sur le dos des travailleurs exploités, mettons-les un peu de côté au profit de la révolution, la vraie.

Notes

  1. En espagnol “Poooooorfa”.
  2. D’obédience PC orthodoxe.

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