§26. L’absence pesante. Lourde. Je n’ai pas pu dormir à Temuco, il fallait prendre la voiture, partir. Los Angeles. Comme une croix. J’écoute le moteur en regrettant qu’il ne fasse pas plus de bruit encore, pour combler ce silence qui plane encore, encore, encore sous ce toit décapotable si bas de la voiture, oppressant, Chillan, j’essaye d’écouter les programmes de radio, mais tous m’ennuient, me fiche des élections d’après-demain, Talca, même pas faim, Gabriel González Videla1 déclare dans la presse, après un long silence médiatique, que « la dictature du prolétariat, but du communisme, est la condamnation à mort de la démocratie, de la liberté et de la classe moyenne », si soif, atrocement soif, qu’ils aillent au Diable avec leur programme, qu’ils s’insultent, qu’ils s’accusent les uns les autres de vouloir couler le pays, idiots, même Brel me fiche la chair de poule, et sa gueule Brassens, les Beatles, Rancagua… je trouve cette cassette de Tom Waits, qu’on m’a offert il y a peu, et qui était restée cachée derrière les autres, que nous n’avons jamais écouté Gladys et moi, comme si elle attendait son heure dans l’ombre. Curicó. « Et toi tu peux pas rouler plus vite, trou du cul ? », j’écoute l’album du chanteur nord-américain avec attention, tente de m’y plonger et de me focaliser dessus, et tombe en sanglot en écoutant “Hope I don’t fall in love with you”, d’un long pleur impossible à réfréner, le lent orifice postérieur que j’ai insulté il y a peu passe à côté de moi et me lance quelques remontrances que j’accueille en lui permettant d’admirer l’étendue de mon majeur bien droitement dressé, regarde-le bien ce n’est pas donné à tout le monde cette chance, il ne se donne même pas la peine de sortir de son véhicule m’offrir un pancrace, égoïste, et si ça se trouve ce n’est même pas possible que j’écoute, en mars, ce disque sorti en 1973 mais à je ne sais quel mois, quoi ?, vous allez pas faire chier pour quelques mois, vous n’avez rien d’autre à me reprocher, là, maintenant ?, on s’en fout quelques mois, qu’est-ce que ça change pour vous au XXIème siècle, cette chanson me tord les tripes, allez, allez, il faut encore faire quelques kilomètres, Rancagua à dépasser puis Santiago sera là, l’oubli, la vie qui me reprend, qui accumule des strates nouvelles comme le temps ensevelit les civilisations les unes sur les autres, mais il faut que j’attende encore un peu, conduire dans cet état c’est du suicide, et aller seul à Santiago un siège vide à mes côtés c’est aussi mourir un peu, ça vous fait marrer, hein, de me voir agoniser ainsi, et si vous pouviez me frapper, là, maintenant, vous le feriez pour que j’aie mal ailleurs que dans l’absence de Gladys ?

Bande sonore : Tom Waits, “I hope I don’t fall in love with you”

Note

  1. Cf. note en 1. III §10.

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