§(Choisis toi-même le nom ou le numéro, camarade). Quelques jours après la mort du militant communiste, Santiago est mise en état d’urgence suite à la mort d’un manifestant de Patrie et Liberté, assassiné lors d’une embuscade. Ça ne m’a pas empêché de fixer un rendez-vous avec le général que j’ai rencontré il y a maintenant un peu plus de 15 jours. Nous nous promenons dans les beaux quartiers de Santiago où il vit, et il m’explique avec une humilité feinte qu’il remplace son supérieur hiérarchique, Carlos Prats, parti en tournée internationale. Je suppose que j’aurais dû m’extasier un peu plus ; je me suis contenté de penser qu’il en serait d’autant plus au contact de mon présidentiel concurrent. Je l’ai remercié, en revanche, du temps qu’il m’accorde alors qu’il en a si peu à sa disposition, au lieu de penser que lui devait le faire, car j’ai aussi mis du temps pour le rejoindre jusqu’ici, et la visite de généraux ne fait pas partie de mes passe-temps favoris. Deviens-je déjà un courtisan maintenant que j’ai un objectif et que j’agis dans le monde de manière plus consciemment utilitariste qu’avant ? Il faut que je fasse attention à moi…

Nous discutons de choses et d’autres, je sens en lui comme une gratitude de pouvoir parler en toute franchise avec un électron libre qui n’est ni un militaire ni un politique. Il s’intéresse à ce que je fais, mon travail, mes activités.

— Et vous avez publié des livres ? — me demande-t-il.

Quelle obsession chez les hommes que ce symbole de réussite professionnelle.

— Non, aucun — lui réponds-je sans gêne.

Je le sens jubiler.

— Moi j’en ai publié cinq1 — m’annonce-t-il alors fièrement, après une petite pause destinée à ne pas montrer son empressement, mais qui s’est sentie, de sorte que l’effet est raté.

Je devine que le sujet lui tient à cœur, que déborde de derrière ses grosses lunettes fumées le plaisir de l’emporter sur moi dans ce domaine ; il faudra le flatter un peu.

— Je ne les connais pas. Peut-on se les procurer en librairie ?

— Ce sont surtout des livres lus par des militaires, vous savez. Ils ne sont pas dans le commerce pour le grand public.

Grand public sonne dans sa bouche comme quelque chose d’un peu méprisant, comme s’il était plus noble que ses livres ne soient lus que par une élite, alors que la valeur d’un livre destiné à l’élite et aussi lu par le reste des hommes n’en est pas pour autant diminuée.

— Ah c’est dommage — ajouté-je hypocritement.

— Si vous voulez nous passerons chez moi et je vous dédicacerai un exemplaire.

— Volontiers ! Je regrette de ne pas en pouvoir faire de même, malheureusement.

— Ça ne fait rien.

Je ris intérieurement à l’idée d’offrir un livre de philosophie à cet homme qui ne semble pas briller par son esprit et doté d’un physique qui serait quelconque, sans ses épaisses lunettes qui ne lui donnent pas un aspect d’intellectuel. Et puis sa voix de fausset2 … Il manque de toute évidence de reconnaissance3et de confiance en lui. Le respect qu’il porte à son chef, lui, beaucoup plus à l’aise, d’une aisance et d’une finesse qui se notent au premier coup d’œil, est sans doute teintée d’un peu d’amertume et de jalousie. Augusto Pinochet me donne l’impression d’être une personne qui ne se fait pas aimer par son naturel, mais qui réussit à grimper les échelons autant par ses capacités que parce qu’il n’inquiète personne et qu’il sait se montrer obséquieux. Je ne sais pas si je vais être ami avec lui, il me faut plus de temps pour le jauger, mais il ne faudra pas m’en faire un ennemi non plus, un homme complexé est un homme rancunier et dangereux.

Nous arrivons à sa maison, il me présente Lucía, une femme de caractère fort, ce qui je suppose l’a amené à nécessiter l’affection plus tendre d’une maitresse consolatrice plus lointaine. Et sa fille, la dernière, d’une douzaine d’années, Jacqueline, qui passe en coup de vent, me salue aussi.

Dans sa bibliothèque, qu’il est tout aussi heureux de me montrer que de chercher dans un rayon un de ses livres, il me dédicace son avant-dernier ouvrage :

— Il parle de géopolitique, et même s’il date d’il y a cinq ans, je pense qu’il vous intéressera plus que celui de l’année dernière sur la Guerre du Pacifique de 1879…

— Je lirai ce dernier lorsque j’aurais terminé celui-là. Merci bien !

Lucía fait alors irruption dans la bibliothèque et informe son mari qu’on l’attend au téléphone, où il s’empresse de se rendre après s’être excusé.

Lorsqu’il revient, c’est pour s’excuser encore de ne pouvoir me recevoir plus longtemps puisqu’il est attendu à une réunion de dernière minute.

— Je vous en prie, le devoir vous appelle, répondez-lui. Ce fut un plaisir, et ce d’autant plus que je repars avec un livre !

Voilà mon général heureux. Je suis un trop bon courtisan, je me fais peur.

Notes (toutes sur Augusto Pinochet)

  1. D’après la lecture de Peña 2013 : Síntesis geográfica de Chile, Argentina, Bolivia y Perú (1953), Síntesis geográfica de Chile (1955) – “el secundo de sus libros” [73] –, Geografía militar (1967), Geopolítica. Diferentes etapas para el estudio geopolítico de los Estados (1968) et Guerra del Pacifico. 1879. Primeras operaciones terrestres (1972).
  2. « Un professeur aimé et respecté de ses élèves, bien que cependant certains se moquaient dans son dos de son phrasé monotone, guttural et aigu, aux syllabes poussives, qui le faisait plus ressembler à un paysan qu’à un officiel de l’armée destiné à l’enseignement. » [Peña 2013, 79]
  3. Un exemple : « le général Fernando Lyon fut surpris quand Pinochet lui confessa que le général Schneider le considérait comme « un général de peu d’ampleur intellectuelle ». Ceci avait lieu lors des premiers jours après le coup d’Etat et, d’après d’autres témoignages, « c’était une confession chargée d’un certain ressentiment. » [Peña 2013, 33]

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