Jean commence un peu à comprendre la nature du malaise à Geka. En deux jours seulement (si l’on ne compte pas la journée de visite-immersion où il a été guidé par Alonzo), preuve que le volcan est prêt à éclater et qu’il ne faut pas grand-chose pour que l’on dise tout haut ce qui se murît depuis des semaines sans doute. Les deux collègues ont été reconnues coupables par la justice mais les camarades les défendent et crient à l’erreur, demandant leur libération et leur réintégration. Le syndicat, en attendant, serait prêt à payer une caution pour leur permettre de rentrer chez elle ; il faut néanmoins trouver l’argent.

Et la profondeur du malaise, donc. Car l’assemblée générale du syndicat prévue demain s’annonce houleuse. Il se dit, Jean n’a pas assez de connaissance des uns et des autres pour savoir où chercher les bonnes informations et apprécier la fiabilité de celles-ci, que les points pré-listés à revendiquer avant l’éventuel déclenchement d’une grève, ne font pas l’unanimité et font même l’objet de dissensions parmi les cinq représentants des travailleurs, employés et ouvriers confondus. Il n’est sans doute pas étonnant qu’avec un membre de la DC, deux communistes et deux socialistes, il soit impossible de trouver un consensus. Mais il est troublant que les deux communistes, Maria Eugenia et Dulia, divergent. Certains prétendent qu’il ne faut pas aider les deux employées prises la main dans le sac, que c’est bien fait pour elles, que l’argent du syndicat ne doit pas servir à les faire libérer, les ouvriers n’ayant pas tous les droits (dit-on chez les employés …). On dit aussi que les revendications deviennent politiques et, d’ailleurs, que l’incident des voleuses – secondé par une altercation très récente entre un chef d’opération et un ouvrier –, ne sont que des prétextes pour faire passer l’entreprise dans l’Aire Sociale. On rajoute que ce n’est pas correct de faire passer des luttes politiques par le biais de la défense des deux ouvrières et parfois amies, et que ce tout empêche certains de défendre une injustice sans vouloir forcément aller plus loin… Jean a entendu chuchoter un peu par hasard, dans un rayon, alors qu’on ne l’avait pas vu, que les ouvriers volent tous, pour eux et pour revendre au marché noir, pour leur profit propre ou pour le parti. On lui a dit que les deux ouvrières avaient été victimes d’un traquenard fomenté par les patrons avec la complicité de “jaunes” à la solde des patrons. D’ailleurs, c’est bien pour ça qu’ils avaient des salaires plus hauts que les ouvriers fidèles à leur classe, à leur gouvernement, à leur pays, à leur qualité d’être humain), pour faire des exemples, après que l’ensemble des travailleurs a refusé de manifester en faveur d’une hausse des prix des produits vendus par l’entreprise, les patrons ayant affirmé que celle-ci allait droit à la faillite si cela continuait comme ça. Sans chercher à nier le larcin de leurs collègues, d’autres ont rappelé à notre Français un peu perdu, que les patrons avaient promis des uniformes de travail qui n’étaient jamais arrivés depuis un an, obligeant les travailleurs à venir avec leurs propres vêtements, au détriment de leur sécurité ; que les carnets de travail n’étaient pas mis à jour, compromettant la retraite des travailleurs et leur prise en charge à l’hôpital si jamais il leur arrivait quelque chose ; que les salaires étaient attribués à qui s’aplatirait le plus, procédé odieux qui divisait tout le monde et créait un climat de prostitution moral infâmant pour tous ; que le pédiatre prévu pour la garderie n’avait jamais été embauché ; et que de toute façon les patrons détournaient les trois quarts des marchandises qu’ils vendaient à un ami des propriétaires qui allaient ensuite alimenter le seul marché noir, pendant que les magasins populaires étaient approvisionnés au compte-goutte (information contradictoire avec la thèse d’une rancune des patrons après le refus de grève pour augmenter les prix, puisque ceux-ci trouvent leur intérêt s’ils vont tout vendre hors des circuits légaux…). « De toute façon, ces patrons nous exploitent » avait asséné une collègue avec qui Jean discutait pour savoir si les deux femmes avaient effectivement volé, si c’était vrai qu’il ne s’agissait que de deux tubes de dentifrices (la conséquence étant alors largement disproportionnée à la faute), « et si elles ont pris de l’Odontine, ce n’est que justice, récupération de tout ce qu’on vole sur notre travail ! ». Difficile pour Jean de faire la part des choses, et même de savoir, en admettant qu’il voulût rester neutre pendant quelques semaines, s’il n’était pas un jaune lui-même en tâchant de faire honnêtement son travail… si c’est effectivement le seul marché noir qui profite des produits de Geka comme l’avait dénoncé la DIRINCO. Une chose était sûre, il irait à l’Assemblée Générale, demain, mais il irait avec beaucoup d’appréhension pour ce qu’il y verrait.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.