Il m’a fallu attendre la nuit dernière pour pouvoir repenser à ma journée d’hier. Tenter de comprendre ce que j’avais vécu après trois jours de travail aux laboratoires Geka. Et venir ici dans les locaux du syndicat de Cristalería Chile, entreprise faisant partie du cordon Vicuña Mackenna, où nous sommes réunis en ce vendredi soir. Un inspecteur du travail, un autre, pas le défenseur des patrons qui est venu précédemment dans l’entreprise tenir des propos lénifiants et nous diviser, a fait le déplacement pour cette Assemblée Générale. Sans doute vais-je tout comprendre aujourd’hui. Ou au moins mettre des visages sur les derniers que je n’ai pas encore vus ces deux dernières semaines. Mais, quand bien même personne n’attend que je sois un leader aujourd’hui et si je n’aurai qu’à assister beaucoup plus qu’à participer, j’appréhende ce moment. Je ne veux pas voir les travailleurs se déchirer. C’est toujours un moment de tension et de profonde tristesse, sous les apparences de la rage et de la querelle, et cela me blesse.

Blanca et Zulema, les deux accusées, libérées sous caution grâce au syndicat et non encore blanchies, sont avec nous, héroïnes involontaires des camarades qui les saluent chaudement. Elles semblent être un peu gênées de ces sollicitations bien qu’elles n’aient pas pu ne pas venir à cette AG après ce que le syndicat a fait pour elles. D’abord arrivées timidement, et alors que leur réintégration et indemnisation font partie des revendications de la grève, je les vois peu à peu devenir plus loquaces, sinon fières, lorsque, saluées chaleureusement par Maria Eugenia (la présidente du syndicat), elles recueillent les applaudissements.

— ¡Compañera Blanca!

— Présente !

— ¡Compañera Zulema!

— Présente ! (Etc.)

C’est peut-être l’unique moment de liesse. La réunion est en effet houleuse, plus même que je ne l’aurais pensé puisque les représentants du syndicat des ouvriers restent divisés entre ceux qui veulent signer le texte de revendication et ceux qui s’y refusent. Et parmi ces derniers, la fameuse Dulia, communiste, du PC, et Roberta, proche, d’après elle, du PS. Qui doivent essuyer les insultes des ouvriers présents sur place. Mais peu : une quarantaine sur presque deux cents ; trop peu, désespérément trop peu. Face à ce que certains camarades appellent une « provocation des patrons » qui ont réussi à corrompre des traitres, un noyau lance le mot d’ordre d’aller occuper l’entreprise. Quelques autres ne veulent pas y prendre part, arguant qu’ils étaient là pour dresser une liste de revendications et instaurer un dialogue avec les patrons. « Dialogue qui n’a plus lieu d’être, camarade ! Tu ne vois pas qu’ils n’ont rien respecté de nos accords passés ? Tu veux encore leur donner le temps de nous endormir pendant qu’eux envoient certains d’entre nous en prison ? »

Cela n’a rien à voir avec l’Assemblée de création du cordon,1 qui était toute de projets, de joie, de perspectives, d’ambitions…

Certains essayent de s’en aller, criant à la mise en scène, mais des ouvriers de Cristalería Chile, postés à l’entrée et armés de matraques pour parer à toute potentielle attaque fasciste, commencent à leur parler, tentant de les convaincre du bienfondé de cette “prise” (toma). Les empêchant concrètement de partir durant ce temps-là.

Finalement le groupe se rend dans la rue d’à côté prêt à prendre possession de notre entreprise. J’ai un peu peur de faire partie de cette expédition, moi que personne ne connaît bien dans l’entreprise, qui risque d’être peu défendu en cas de problème et peut-être fiché rendant ma recherche d’emploi encore plus épineuse que la précédente, surtout que ce serait la deuxième fois qu’on me mettrait à la porte pour une rixe… mais je ne suis pas venu au Chili pour me cacher non plus, alors je suis. (C’est le courage et non la peur qui doit me guider, au risque de sacrifier la prudence –ou sa vie–, Natalia me l’a appris en acte depuis que je la connais.) Et m’étonne que les préparatifs pour cette prise soient si rapides, notamment les tentes qui ne peuvent être ici sans que cette improvisation ait été pensée auparavant.

Quelques membres du syndicat des employés, ces traitres, ont eux aussi eu le nez fin (ou alors ils savaient ce qui se tramait chez nous), en s’enfermant juste avant que notre troupe n’arrive sur les lieux. Réalisant par leur rapidité une “prise” à l’envers, en quelque sorte, défensive. Nous obligeant surtout à rester dehors et à faire le siège des bâtiments dans le froid et sous la pluie.

Nous installons alors un camp de fortune, avec des tentes et des abris pour nous permettre de dormir sur place, de rester en masse tout autour et aux pieds des retranchés volontaires. Parfois les échanges entre travailleurs se font durs :

— Vous ne représentez personne ! Vous êtes les plus incapables des travailleurs qui vous accrochez à cette entreprise pour mieux la piller !

— C’est normal que vous ne soyez pas d’accord avec nous, bande de lèche bottes ! C’est parce que vous vous couchez devant le patron que vous avez des salaires plus élevés. Vous trahissez la classe ouvrière pour vos trente deniers de lâches, vous nuisez au pays entier pour vos petits calculs mesquins et à courte vue ! Traîtres !

— Parasites !

— Bande de putes !

Jusqu’à plus soif…

Nous passons toute la nuit dans ce blocus figé, aidés par des membres des cordons Cerrillos et Vicuña Mackenna qui nous ravitaillent et viennent prêter main forte. Nous coupons bien l’électricité et l’eau dans les locaux pour inciter les tenants des lieux à sortir, mais en vain.

Un long bras de fer semble s’engager.

Note

  1. Cf. 1. II §6.

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