§Laura Allende.1

Après plus de huit heures de route dans la voiture de Natalia, Temuco est entouré de collines et sent le pin. Je suis accueilli dans une petite maison de ville par un couple âgé mais plein de vie, charmant et accueillant. Chez qui je retrouve presque instantanément des traits physiques et des gestes de Natalia. Pablito se jette dans les bras de sa mère. Après une étreinte d’une bonne minute, c’est dans les miens qu’il prend place. Nous sommes heureux de nous revoir. Il me montre ses nouvelles voitures, me parle de choses et d’autres, de l’école, de football, de bagarres avec les copains, un vrai moulin à paroles, qu’il faut faire taire par un repas. Et encore à cet âge on ne se gêne pas pour parler la bouche pleine.

Passées les quelques minutes d’intimidation, je me retrouve avec le sentiment d’être en famille. Pourtant je ne peux m’empêcher de me demander ce que jesuis pour eux. Le compagnon de leur fille ? Un copain de passage comme d’autres avant moi et probablement après moi ? Ils m’ont accepté avec tant de facilité dans leur maison que c’en est presque troublant. Comme si je pouvais y entrer aussi facilement que je pourrais en sortir. Avec la même rapidité, sans profondeur, sans que je puisse causer quoi que ce soit de grave. Je pensais cela aussi après notre première nuit dans la cabane à Valparaíso et malgré la rapidité étonnante de cette relation, je suis là à Temuco, maintenant, plus de six mois après, avec elle et Pablo dont j’ai fait la connaissance entre temps. Peut-être est-ce là la normalité : accepter l’autre et être bienveillant par défaut avec lui.

Le repas terminé nous allons faire une balade dans les environs. Je n’ai jamais vu Natalia si gaie. On dirait que le fait de retourner chez ses parents la rajeunit, l’adoucit encore. Elle baigne dans son élément, elle est chez elle, là où vingt mètres après avoir commencé à marcher, Pablo et elle sont déjà en train de converser avec une petite grand-mère du coin qu’ils connaissent. Eh oui je suis Français, je salue poliment, on me baragouine quelques « yé né parlé pas francés » qui paraissent évidemment véridiques, et la balade se fait lentement jusqu’au marché couvert de la ville, de personnes connues en personnes connues par Natalia que nous croisons.

Une fois arrivés, Natalia a carrément pris mon bras affectueusement et montre un endroit qu’elle connait parfaitement :

— Mes parents travaillaient ici. Nous habitions déjà dans cette maison, à deux cuadras de leur lieu de travail. Je suis ‘née’ là au milieu des fruits, des légumes et des étalages. Nous étions, les enfants des marchands, comme une petite tribu qui déambulait au milieu des stands ! Nous nous servions à manger quand nous avions faim dans l’un ou l’autre, sans faire trop attention à qui il appartenait, et je pense que j’ai appris la fraternité comme ça. Avant même de savoir ce qu’était le socialisme, le communisme ou l’autogestion. De manière intuitive. J’aimais m’endormir sur les spathes de maïs de la vieille Marcela qui n’avait plus beaucoup de dents. C’était si doux !

C’est étonnant mais lorsqu’elle m’évoque sa jeunesse, j’ai l’impression que ses traits deviennent plus mapuche qu’à l’ordinaire. Comme si sa peau se colorait lors de ses retours à sa terre d’origine, sortie de la capitale, de ses tours, de son asphalte, des voitures partout.

— Tu dormais dans les épluchures, Maman ? — demande Pablito avec une demi-grimace, hésitant entre l’amusement et le dégoût.

— Oui, ça faisait un lit agréable, tu sais ? On dormait n’importe où. On errait n’importe où surveillés par tout le monde en même temps. On se connaissait bien. C’était une famille.

— Et tu lisais déjà beaucoup ? — lui demandé-je.

— Oui ! Les journées étaient longues, parfois. J’aimais ces couleurs, toutes les odeurs, les passages des gens, on jouait avec les chiens, on s’amusait d’un rien, mais prendre un livre et s’évader l’espace de quelques heures c’était du luxe ! On achetait de vieux livres jaunis à la feria. Il y avait de tout, des choses très hétéroclites, mais toutes d’éditions très vieilles… je passais de la littérature à l’eau-de-rose à des classiques dont je ne comprenais pas grand-chose. J’y ai appris l’éclectisme.

— Et toi, Jean, c’était comment la France quand tu étais petit ?

La pression de la main de ma belle s’est faite plus forte sur mon bras à la question du petit innocent, puis s’est relâchée en ne sentant aucune raideur de mon côté.

— J’habitais Paris, la capitale du pays, comme Santiago. Mais en plus grand encore. J’étais un peu impressionné lorsque mes parents m’emmenaient dans le métro. J’avais peur des portes, dès que le signal sonnait, que je reste coincé. Toi aussi tu pourras prendre le métro bientôt à Santiago, lorsqu’ils l’auront terminé. C’est un pays magnifique la France, tu sais ?

— Pourquoi ?

— On a des arbres à jouets, sur lesquels poussent des voitures de toutes les couleurs. Il faut faire attention lorsqu’elles tombent.

— Nan, t’es bête ! — dit-il avec une incrédulité amusée.

— Et ça c’est pas une voiture française que j’ai cueillie sous un arbre ? — lui-demandé-je en tendant une mignonne petite miniature de Renault 6 qui était restée dans la poche de mon veston.

— Oh ! — s’exclame-t-il avec trois ronds sur le visage : une bouche et deux yeux.

Que c’est beau la joie dans les yeux d’un enfant ! Et dans celle d’une mère au diapason de la première. Et dans l’air en écho à la nôtre, à tous les trois.

Note

  1. Sœur de Salvador, députée socialiste de Santiago, mère d’Andrès Pascal Allende (un des dirigeants du MIR) et dont une población porte, en 1973, le nom dans le nord de Santiago, à côté du campement Pablo Neruda. [Note du narrateur constructif]

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